L'Anschluss /ˈʔanʃlʊs/ ou Anschluß (en traduction littérale : « raccordement », « rattachement ») est, en allemand, l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie en mars 1938.
Les événements de 1938 marquent le point culminant des pressions de l'Allemagne et des nazis autrichiens pour unifier les populations allemande et autrichienne au sein d’une même nation. Dans les années précédant l'Anschluss, l'Allemagne nazie a soutenu le parti nazi autrichien dans sa tentative de conquérir le pouvoir et de doter l'Autriche d'un gouvernement nazi. Totalement attaché à l'indépendance de son pays, mais soumis à des pressions grandissantes, le chancelier autrichien Kurt Schuschnigg tente d'organiser un référendum pour demander à la population autrichienne si elle souhaite rester indépendante ou être incorporée à l'Allemagne.
Alors que le chancelier espère un résultat favorable au maintien de l'indépendance de l'Autriche, l'Allemagne nazie exige l'annulation du plébiscite et la démission de Schuschnigg le 11 mars 1938, peu avant le référendum, qui est annulé. Les troupes de la Wehrmacht entrent en Autriche le 12 mars 1938 pour mettre en œuvre l'annexion, sans rencontrer la moindre opposition. Au cours du mois suivant, les nazis organisent un plébiscite, demandant au peuple de ratifier le rattachement de l'Autriche au Reich, qui, de facto, a déjà eu lieu : 99 % des votes sont favorables à l'annexion.
Bien que les Alliés de la Première Guerre mondiale soient, en théorie, responsables du respect des termes du traité de Versailles et du traité de Saint-Germain-en-Laye, qui prohibent une union entre l'Allemagne et l'Autriche, l'Anschluss ne suscite que peu de réactions. Les deux principales puissances, la France et le Royaume-Uni, n'émettent que des protestations diplomatiques qui n'ont aucun effet.
L'Anschluss est une des étapes majeures dans la création, voulue depuis longtemps par Adolf Hitler, d'un Reich regroupant les pays et territoires germanophones, création qui avait débuté avec l'incorporation de la Sarre au Reich, à l'issue d'un référendum organisé le 13 janvier 1935. Après l'annexion de l'Autriche, le Troisième Reich s’empare en septembre 1938 du territoire des Sudètes, en Tchécoslovaquie (à la suite des accords de Munich), le reste du pays étant divisé en mars 1939 entre deux protectorats allemands : le protectorat de Bohême-Moravie et la République slovaque. En 1939, l'Allemagne annexe également le territoire de Memel, en Lituanie, ce qui constitue le dernier agrandissement territorial du Troisième Reich sans affrontement, avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
L'Anschluss entraîne une profonde « nazification » de la société autrichienne et l'Autriche cesse d'exister en tant qu'État indépendant jusqu'en 1945. Considérée comme « la première victime du nazisme » par les Alliés, l'Autriche est dotée d'un gouvernement provisoire le 27 avril 1945, lors de sa libération par l'Armée rouge, et est divisée en quatre zones d'occupation chacune administrée par une des forces alliées également présentes en Allemagne. Elle retrouve sa pleine souveraineté en 1955.
Du XIXe siècle à la fin des années 1920
Le projet de regrouper tous les Allemands au sein d'un seul État fait l'objet de débats sans suite concrète depuis la fin du Saint-Empire romain germanique en 1806. En 1848, le Parlement de Francfort émet le vœu de rassembler tous les Allemands en un seul État national homogène, intégrant les Allemands autrichiens et rejetant la monarchie multinationale des Habsbourg. En 1850, l'Autriche rejoint la Confédération germanique dont elle est exclue par Otto von Bismarck en 1866, à la suite de la guerre austro-prussienne.
Dans les années qui suivent, le rattachement à l'Allemagne n'est soutenu en Autriche que par le Parti national allemand, minoritaire, et n'est pas défendu par l'Allemagne : craignant que l'Autriche ne recherche à fonder une coalition anti-allemande, Bismarck adopte, à partir de 1870, une politique qui vise à rassurer Vienne et déclare, le 7 février 1871, que les aspirations de la fraction qui œuvre à l'intégration des territoires allemands de la couronne autrichienne à l'Allemagne ne correspondent pas aux objectifs de sa politique. L'Autriche se rapproche à nouveau de l'Allemagne en octobre 1879, lorsqu'elle conclut avec celle-ci un traité d'alliance militaire défensive : « François-Joseph devenait l'allié de Guillaume Ier en attendant d'être, en 1914, « le brillant second » de Guillaume II ». Cette confédération germanique sous une forme actualisée suscite des réserves dans la double monarchie, notamment en raison de la prépondérance du Reich.
Du point de vue des idées, par contre, les idéologues völkisch, opposés à la solution petite-allemande mise en œuvre par Bismarck, appellent de leurs vœux le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne : ainsi, le théoricien politique allemand Paul de Lagarde voit dans l'Anschluss la première étape de la réalisation de la Mitteleuropa. Il propose même un plan précis d'union entre le Reich et la Double monarchie, dont les premières étapes seraient un traité d'alliance indissoluble ; le plan de Lagarde prévoit ensuite l'expulsion des populations non germaniques — envoyés dans des zones où elles seront confinées —, la mise en place d'institutions communes — d'inspiration conservatrice —, une union douanière et la possibilité d'une union personnelle.
Lorsque l'Empire austro-hongrois éclate à la suite de sa défaite lors de la Première Guerre mondiale, de nombreux Allemands et Autrichiens germanophones espèrent une unification des deux États, dans le cadre de la réorganisation de l'Europe conforme aux principes édictés par Woodrow Wilson. Cependant, le traité de Versailles, en son article 80, tout comme celui de Saint-Germain excluent explicitement la possibilité d'une unification entre l'Autriche et l'Allemagne, sauf à obtenir l'accord de la Société des Nations, les vainqueurs voulant maintenir les vaincus dans une situation d'impuissance militaire. Toujours sous la pression des Alliés, le nom du nouvel État initialement dénommé, en octobre 1918, Deutsch-Österreich puis république d'Autriche allemande, est transformé en Republik Österreich (république d'Autriche). Les milieux politiques autrichiens sont divisés sur la question de l'unification : si certains sociaux-démocrates, emmenés par Otto Bauer, souhaitent une unification, les sociaux-chrétiens y sont opposés, notamment par crainte du protestantisme allemand.
Dès 1920, le programme du parti nazi exige la fusion de tous les Allemands dans une grande Allemagne, ce qui préfigure implicitement l'Anschluss ; en 1925, Adolf Hitler est nettement plus explicite :
« L'Autriche allemande doit revenir à la grande patrie allemande et ceci, non pas en vertu de quelconques raisons économiques. Non, non : même si cette fusion, économiquement parlant, est indifférente ou même nuisible, elle doit avoir lieu quand même. Un seul sang exige un seul Reich. »
Le 18 mars 1931, le projet d'union douanière dit « plan Schober-Curtius » — du nom des ministres des Affaires étrangères autrichien Johann Schober et allemand Julius Curtius — est signé entre l'Allemagne et l'Autriche. La France s'y oppose. Le 3 septembre, les deux ministres annoncent officiellement à la commission des affaires européennes de la Société des Nations qu'ils y renoncent. Le 5 septembre, la Cour internationale de justice de La Haye, s'appuyant sur l'article 88 du traité de Saint-Germain-en-Laye et sur le protocole de Genève du 4 octobre 1922, condamne cette union douanière par huit voix contre sept.
Au cours des années 1930, les nazis autrichiens connaissent une notable progression sur le plan électoral, en passant de 112 000 voix aux élections législatives autrichiennes de 1930 à 230 000 voix lors des élections partielles de 1932, dans les Länder de Vienne, Salzbourg et Styrie. Maintenus dans l'opposition, ils se lancent dans une stratégie de tension et recourent au terrorisme, ce qui débouche, le 19 juin 1933, sur l'interdiction du parti nazi à la suite d'un attentat meurtrier contre des gymnastes catholiques. Face aux tensions entre les socialistes, appuyés par leur milice, le Schutzbund, et les catholiques, eux aussi appuyés par une milice, les Heimwehren, le chancelier chrétien-social Engelbert Dollfuss établit en mars 1933 une dictature cléricalo-fasciste à parti unique, connue sous le nom d'austrofascisme : il ajourne le Parlement, dissout le parti communiste et le parti nazi, et utilise les Heimwehren comme police auxiliaire pour écraser le soulèvement des socialistes viennois en février 1934. La répression fait un millier de morts et de trois à quatre mille blessés.