André Gorz, de son vrai nom Gérard Horst, né Gerhart Hirsch le 9 février 1923 à Vienne et mort le 22 septembre 2007 à Vosnon (Aube), est un philosophe et journaliste français d'origine autrichienne.
Sa pensée oscille entre philosophie, théorie politique et critique sociale. Disciple de l'existentialisme de Jean-Paul Sartre, puis admirateur d'Ivan Illich, il devient dans les années 1970 l'un des principaux théoriciens de l'écologie politique et de la décroissance. Il est cofondateur en 1964 du Nouvel Observateur, sous le pseudonyme de Michel Bosquet, avec Jean Daniel.
Né à Vienne (Autriche) le 9 février 1923 sous le nom de Gerhart Hirsch, André Gorz est le fils d’un industriel du bois juif ashkénaze, Robert Hirsch, et d’une secrétaire catholique, Maria Starka, issue d’un milieu artistique. Le couple s'est marié selon le rite catholique romain en 1919, ce qui impliquerait une conversion du père, et vit de manière confortable dans le quartier Ober-Sankt-Veit de Vienne. Inquiet de la montée de l'antisémitisme en Autriche, le père change son nom en « Horst » en 1930 et se fait baptiser en 1933. Son fils Gerhart comme sa sœur aînée Erika l'ont déjà été. Ces précautions seront insuffisantes et l'arrivée des nazis verra la famille perdre son logement et l'usine du père que celui-ci ne récupérera qu'après-guerre. La famille se sépare jusqu'en 1941, la sœur de la mère hébergeant celle-ci et les deux enfants tandis que le père se réfugie dans une chambre de pension.
En 1939, peu après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, il part en Suisse orientale avec sa mère qui le place dans un internat, le select Lyceum Alpinum de Zuoz (canton des Grisons), pour éviter une éventuelle mobilisation future dans l’armée allemande. Il y obtient son baccalauréat, puis, installé en Suisse romande à partir de 1941, il sort de l'université de Lausanne en 1945 avec un diplôme d’ingénieur chimiste. Il participe à cette époque aux rencontres de la société d'étudiants de Belles-Lettres et porte surtout un intérêt à la phénoménologie d'Edmund Husserl et à l’œuvre de Sartre. Sa rencontre avec ce dernier à Lausanne l’année suivante marque alors sa formation intellectuelle.
Débutant dans la vie active comme traducteur de nouvelles américaines chez un éditeur suisse, il publie ses premiers articles dans un journal de gauche de Lausanne, Servir. En juin 1949, il emménage à Paris où il travaille d’abord au secrétariat international du Mouvement des Citoyens du Monde, puis comme secrétaire privé d’un attaché militaire de l’ambassade d’Inde. Son entrée à Paris-Presse en 1951 marque ses débuts dans le journalisme. Il y prend le pseudonyme de Michel Bosquet et y fait la connaissance d’un chroniqueur, Jean-Jacques Servan-Schreiber qui, en 1955, le recrute comme journaliste économique à L'Express. En 1949, il se marie avec Doreen Keir, née à Londres le 12 avril 1924, et qu'il a connue à Lausanne deux ans auparavant. Il obtient la nationalité française en 1957.
Parallèlement, il fréquente Sartre et adopte une interprétation existentialiste du marxisme qui l’amène à accorder une place centrale aux questions d’aliénation et de libération, le tout dans le cadre d’une réflexion dont le fil conducteur est l’attachement à l’expérience existentielle et à l’analyse des systèmes sociaux du point de vue du vécu individuel. Ces références à la phénoménologie et à l’existentialisme sartrien constituent les fondements philosophiques de ses premiers écrits. Dans les Fondements pour une morale (1977, publiés plus de vingt ans après son achèvement), il s'essaie à prolonger le projet philosophique sartrien de L'Être et le Néant. Signés du pseudonyme André Gorz, ses deux premiers ouvrages publiés sont Le Traître (1958) et La Morale de l'histoire (1959). Dans le premier qui tient de l’autobiographie, de l’auto-analyse et de l’essai philosophico-politique, il théorise les conditions de la possibilité d’une auto-production de l’individu. Alors qu’il ébauche avec le second une théorie de l'aliénation à partir des écrits de jeunesse de Karl Marx.
Au cœur de sa réflexion s’impose donc la question de l’autonomie de l’individu. Il en tire une conception profondément émancipatrice du mouvement social où la notion de développement de l’autonomie individuelle est perçue comme la condition sine qua non de la transformation de la société. Cette idée que libérations individuelle et collective se conditionnent mutuellement, il la partage avec Herbert Marcuse, ami personnel mais surtout grande figure d’une École de Francfort dont les différentes générations d’auteurs (Max Horkheimer, Theodor W. Adorno, Jürgen Habermas, Oskar Negt) constituent l’autre grand faisceau des auteurs qu'à partir des années 1980 il étudie (à défaut de s'en inspirer). En accord avec le projet que sous-tend l’approche francfortienne – dépasser l’économisme de l’analyse marxiste traditionnelle de la société –, il critique la soumission de la société aux impératifs de la raison économique. Le structuralisme, en raison de son postulat (la centralité de la structure) et de sa dénégation du sujet et de la subjectivité, fait l’objet de ses violentes critiques.
Son positionnement à la fois anti-institutionnel, anti-structuraliste et anti-autoritaire se retrouve dans la ligne qu’il défend dans la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps modernes, à partir de son entrée au comité de direction à la fin de 1960.
Dépassant ses attributions économiques de départ, il finit par assurer de fait la direction politique de la revue. Il s’y fait alors l’écho de la gauche du mouvement ouvrier italien que représentent le socialiste dissident et luxemburgiste Lelio Basso, le communiste et syndicaliste Bruno Trentin ou le dirigeant de la Confédération générale italienne du travail Vittorio Foa. S’imposant comme « le chef de file intellectuel de la tendance « italienne » de la Nouvelle gauche », il exerce une certaine influence sur les militants de l’UNEF et de la CFDT, notamment Jean Auger, Gilbert Declercq, Michel Rolant et Fredo Krumnow. Avec Stratégie ouvrière et néocapitalisme (1964), il s’adresse d’ailleurs spécifiquement aux mouvements syndicaux dans une exposition des différentes stratégies qui leur sont offertes et d’une critique sévère du modèle de croissance capitaliste. Il y développe les idées stratégiques de « contrôle ouvrier » et de « réformes révolutionnaires ». La même année, il quitte L'Express avec Serge Lafaurie, Jacques-Laurent Bost, K.S. Karol et Jean Daniel pour fonder Le Nouvel Observateur.
Alors qu’il poursuit son élaboration d’une théorie des réformes révolutionnaires dans Le Socialisme difficile (1967) et Réforme et révolution (1969), la vague de contestation soixante-huitarde le marque profondément. Sa vision existentialiste du socialisme entre en convergence avec ce spontanéisme gauchiste qui dénonce comment les différentes formes d’institutions (l’État, l’École, la Famille, l’Entreprise, etc.) limitent la liberté de l’homme. Les thèses d’Ivan Illich sur l’éducation, la technique, la médecine ou l’abolition du travail salarié, s’imposent bientôt au centre de sa réflexion. En 1969 il publie dans Les Temps modernes un des discours de ce penseur et il le rencontre au Nouvel Observateur en 1971, à l’occasion de la parution de son livre Une société sans école. En 1972, il traduit dans l’hebdomadaire une version résumée de La Convivialité (1973). Ses liens avec l’ancien prêtre se renforcent en 1974 lors d’un séjour à Cuernavaca (Mexique) dont il tire deux longs articles pour Le Nouvel Observateur au sujet de la médecine contre-productive.
Mais son évolution a des répercussions dans ses collaborations. Aux Temps modernes, dont il assume la responsabilité éditoriale depuis 1969, ses relations se dégradent au point, qu’en avril 1970, son article « Détruire l’Université » (avril 1970) provoque le départ de Jean-Bertrand Pontalis et de Bernard Pingaud. Il y dénonce aussi la tendance maoïste dans laquelle s’inscrit la revue depuis 1971. Et, en 1974, un désaccord au sujet d’un numéro consacré au groupe italien Lotta continua provoque sa mise en retrait de la revue pendant un temps. Si sa démission reste « longtemps sans effet », elle reflète, selon certains, son éloignement de Jean-Paul Sartre. De même, au Nouvel Observateur, il est écarté du service économique au profit d’économistes plus classiques tout en menant une campagne contre l’industrie nucléaire qui vaut au journal des pressions importantes de la part d’Électricité de France en matière de publicité. Le refus de l’hebdomadaire de lui accorder un numéro spécial sur le sujet l’amène même à publier son dossier dans un numéro à succès du magazine Que Choisir ?.