Alice Recoque, née Arnaud le 29 août 1929 à Cherchell (Algérie) et morte le 28 janvier 2021 à Ballainvilliers (France), est une informaticienne française.
Alice Maria Arnaud naît le 29 août 1929 à Cherchell en Algérie. La branche maternelle de sa famille y a immigré en 1842, en raison des promesses d'installation possible, et est rapidement sortie de la pauvreté, avant que les mères de la lignée ne deviennent veuves chacune à leur tour. La mère d'Alice, Germaine, devenue orpheline de père, abandonne la préparation de l'école normale pour devenir institutrice. Elle épouse Georges Arnaud, un distillateur et courtier en vins. Ensemble ils ont deux enfants, le premier étant Jacques, né en 1927. Alice montre beaucoup d’intérêt pour la physique en observant le fonctionnement de l’alambic de son père. En 1940, avec l'arrivée de la guerre, la mère d'Alice paye sa franchise à l'encontre du maire de la ville qu'elle accuse d'être trop proche du régime de Vichy. Elle est rétrogradée de son poste de directrice d'école, et mutée à Alger, tandis que son père reste sur place pour ses affaires. Alice Arnaud a alors la possibilité de préparer la voie d'entrée en sixième par concours, et réussit à avoir une place dans un lycée éloigné. En 1942, son frère meurt d'une méningite foudroyante, maladie dont elle gardera la crainte toute sa vie.
Plus tard, au lycée, elle se découvre une passion pour les mathématiques grâce à une professeure qu'elle remerciera pour son influence le jour de ses 100 ans. Elle prépare le baccalauréat, sans égards pour la maladie qui lui fait perdre une année, ou pour les pressions sociales qui s'alarment que les femmes puissent préférer être bachelières que « jeunes filles ». En 1947, une fois obtenu son second baccalauréat, elle est poussée par sa tante et son oncle maternel habitant à Paris à choisir la rare bonne école d'ingénieurs ouverte aux filles, l'École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris (ESPCI), et avec l'accord de ses parents restés en Algérie, intègre le lycée Chaptal pour une classe préparatoire.
Après deux ans en classes préparatoires, Alice est reçue 4e au concours d’entrée en 1950 dans la 69e promotion de l'ESPCI, une promotion de 40 élèves dont 6 femmes. Elle choisit la spécialisation « électronique » et obtient le diplôme d'ingénieure en 1954. La même année, en juillet, elle épouse Robert Recoque, élève-ingénieur de sa promotion.
Carrière dans l'industrie informatique
Société d'électronique et d'automatisme
En 1954, elle entre à la Société d'électronique et d'automatisme (SEA), entreprise fondée six ans plus tôt par François-Henri Raymond, qui construit les premiers ordinateurs français.
Elle y participe à différents projets. Grâce à ses connaissances acquises sur les cycles d'hystérésis rectangulaires, elle est tout d'abord affectée à la réalisation de mémoires à tores de ferrite pour le CAB1011, ordinateur installé l'année suivante au service dit « du chiffre » du SDECE. Elle participe, avec Dimitri Starynkévitch, ensuite au développement du mini-ordinateur CAB 500 (1959), premier ordinateur de bureau conversationnel, en collaboration avec Françoise Becquet, avec qui elle travaille sur l'intégration du symmag, un composant de calcul basé lui aussi sur les tores magnétiques, breveté par la société.
Elle travaille ensuite sur le calculateur industriel CINA et codirige le projet CAB 1500, lié aux machines à pile intégrant un ou plusieurs compilateurs Algol (étendu ou non).
Compagnie internationale pour l'informatique
Après l'absorption de la SEA par la Compagnie internationale pour l'informatique (CII), créée dans le cadre du plan Calcul fin 1966, elle est écartée des responsabilités techniques par la direction car le projet CAB 1500 qu'elle pilotait est supprimé, au cours d'une fusion où le calcul scientifique et le process control, « plutôt l’apanage de la SEA », deviennent parents pauvres d'une « politique de produits » plus orientés « gestion ». Elle passe alors « quelques années » dans les laboratoires de recherches de la CII, dirigés par J.-Y. Leclerc, en vue d'approfondir les fondamentaux concernant l'évolution à venir de l'architecture des ordinateurs, ce qui lui permet de réfléchir à une structure qui se démarquerait de la gamme Iris, en cours de réalisation, afin d'anticiper « un environnement temps réel ».
Elle y mène une réflexion poursuivant celle du projet CAB 1500 abandonné en 1966, vers « une petite machine conversationnelle, préfiguration de l’informatique personnelle » en mettant l’accent sur l’environnement périphérique (console de visualisation, machine à écrire électrique, etc.). Séduite, la CII lui demande de la représenter dans un projet baptisé MIRIA, dirigé par Paul-François Gloess, nommé directeur de recherches à l'INRIA, avec qui elle avait travaillé dix ans à la SEA, et auprès duquel la CII la détache pendant quelques mois avant de lui confier le projet complet. Pierre Guichet y a vu un moyen de donner naissance à la gamme Mitra 15, dont le prédécesseur, le 10010, "très précurseur" n'avait pas eu l’essor commercial suffisant.
Les besoins de la CII dans le domaine des petits ordinateurs se précisant, elle confie à Alice Recoque ce projet « de la conception à l’industrialisation, en passant, par l’étude et le développement », avec des « diodes au germanium, le silicium n’ayant pas encore totalement convaincu », visant des applications industrielles et scientifiques, et complétant, via le nouveau logiciel Transiris, permettant de distribuer le calcul en réseau, la gamme de gros et moyens ordinateurs Iris 80, en partie dédiés aux applications de gestion. Ce projet (nom de code « Q0 ») donne rapidement naissance à la gamme Mitra et Alice Recoque est nommée « responsable recherche et développement » de la division « Petits ordinateurs et systèmes associés » de la CII.
Cette gamme a comporté plusieurs modèles, d’abord les Mitra 15 (Mitra 15-20 et Mitra 15-30) sortis en 1972 ; puis le Mitra 125, conçu par une nouvelle équipe en 1975, avec des capacités d’adressage étendues, et enfin le Mitra 225. Au total, près de 8 000 exemplaires du Mitra 15 ont été vendus dont une partie était encore utilisée à la fin des années 1990.
Commercialisé dès 1971, apprécié pour ses performances, sa robustesse et sa fiabilité, le Mitra 15 a été conçu dès l’origine pour être adaptable à des domaines d'application très divers, grâce à un système de microprogrammation innovant. Le rôle de l’État dans le succès du Mitra 15 est aussi évoqué. Il a piloté des missiles ou des navires et calculé des expériences scientifiques, mais avant tout piloté des systèmes de sécurité des centrales nucléaires au moment du déploiement.
Visant le contrôle-commande de processus industriels ou le calcul scientifique, il a vite été adapté aux transmissions de données, que ce soit dans les systèmes propriétaires CII et ceux de d'Unidata ou comme nœud du réseau Cyclades, l'un des ancêtres d'Internet, et dans l’enseignement secondaire (opération ministérielle conduite en 1972 dite « Expérience des 58 lycées »).
En France l'administration des Télécommunications a beaucoup utilisé la famille des calculateurs Mitra : les Mitra 15 ont équipé les commutateurs téléphoniques de la présérie E10N4 entre 1972 et 1976, puis les Mitra 125 ont équipé les commutateurs téléphoniques E10N3 à partir de 1976 et enfin les Mitra 225 ont équipé les commutateurs téléphoniques E10N1 à partir de 1981 jusqu'au remplacement en 1996 desdits calculateurs dont la fabrication des derniers exemplaires à Villeneuve d'Ascq a cessé en 1993.