Albert Thomas, né le 16 juin 1878 à Champigny-sur-Marne (Seine) et mort le 8 mai 1932 à Paris (Seine), est un homme politique français qui se distingue lors de la Première Guerre mondiale comme organisateur de la production d'armements et du travail ouvrier en temps de guerre. Il devient par la suite le premier directeur du Bureau international du travail à Genève.
Albert Aristide Thomas est le fils du boulanger Aristide Hilaire Thomas, venu de Poitiers et établi à Paris, puis à Champigny, et de Marie Louise Clémence Malloire, originaire de Normandie, fille du dirigeant d'une petite entreprise souvent au bord de la faillite. Il n'a connu aucun de ses frères et sœurs tous décédés avant sa naissance. C'est à son père imprégné de l'esprit de 1848, pétri de valeurs de paix et de travail qu'il doit son intérêt pour les questions sociales. De sa mère, il tient son énergie et la volonté de s'en sortir.
Élève brillant au lycée Michelet (Vanves), il y rencontre Fernand Maurette, futur géographe qui, à sa demande, le rejoindra au BIT en 1924 pour diriger la Direction des recherches. Lauréat du concours général d'histoire et de philosophie et financé par une bourse de voyage obtenue du ministre de l'Instruction publique, il se rend en Sibérie en 1898, prenant à Moscou le Transsibérien jusqu'à son terminus d'alors, Krasnoïarsk. Il accomplit ensuite son année de service militaire, puis est reçu premier à l'École normale supérieure en 1899.
Ces années sont celles de la rencontre avec son professeur de lettres, Paul Desjardins, avec qui il ne cesse de correspondre. Une lettre écrite à celui-ci éclaire l'avenir du jeune Thomas : « Je crois que trop peu d'entre nous ont songé à l'accomplissement du devoir social et que ces préoccupations seules, et non les préoccupations du concours de l'École, peuvent être entre nous un principe » [réf. nécessaire]. Reçu premier au concours de l'agrégation d'histoire et de géographie en 1902, devant Lucien Febvre, il reprend ensuite ses pérégrinations intellectuelles en suivant d'abord des cours à l'université de Berlin, où par l'entremise de Lucien Herr, il entre en contact avec des milieux réformistes et s'intéresse à la vie syndicale et coopérative, puis en visitant l'Asie mineure, la Grèce et la Turquie en qualité de titulaire du prix fondé par la Revue générale des Sciences.
À son retour en France, il enseigne, de 1903 et 1905. Il publie successivement L'élection de Gueret au XVIIIe siècle, Le syndicalisme allemand (1903), La Russie, race colonisatrice (1906), L'histoire du Second Empire (dans l'un des tomes de l'Histoire socialiste de Jaurès), L'histoire anecdotique du travail (1910), une étude sur La liberté de l'enseignement en France depuis 1789 (1911)... Il collabore à plusieurs périodiques socialistes : L'Humanité de Jean Jaurès à partir de 1904, L'Information de 1905 à 1910. Il fonde la Revue syndicaliste en 1905, puis la réunit en 1909 à la Revue socialiste dont il devient rédacteur en chef.
Selon l'écrivaine Nina Berberova, Albert Thomas était membre de la franc-maçonnerie, et aurait atteint le 33e et dernier degré du Rite écossais ancien et accepté.
Militant syndicaliste et coopérateur, membre de la Fédération nationale des coopératives de consommation, proche du monde ouvrier, créateur en 1902 de la section locale du Parti socialiste français, membre en 1903 de la société coopérative campinoise La Travailleuse, il débute en politique en mai 1904 comme conseiller municipal socialiste de Champigny (dont il devient plus tard maire), avant d'être élu député socialiste de la Seine en 1910 (2e circonscription de Sceaux) et réélu en 1914. Il est rapporteur en 1912-1913 pour le budget des chemins de fer dont il prône la nationalisation.
Lors de son premier conseil municipal en tant que maire de Champigny, le 28 mai 1912, il déclare : « J'éprouve (...) une joie vive à voir coude à coude fraternellement unis autour de cette table des membres de ces vieilles familles de cultivateurs (...) et ceux qui tard venus, commerçants, employés, ouvriers, tous émigrés de la Grande Ville, nous ont apporté les idées d'avant-garde, les idées de progrès et d'émancipation sociale ». Déjà en 1908, il avait pour la banlieue de grandes vues : il avait consacré à la démolition des fortifications et à l'utilisation de l'espace ainsi libéré une brochure, dans laquelle il demandait avec passion qu'on installe des jardins offerts aux promeneurs ouvriers. Il militait pour la départementalisation de l'agglomération, ce qui n'arrive que bien plus tard.
Devenu maire de Champigny, il applique son programme : contrôle plus serré du budget communal, abrogation des octrois, mise en règle des services techniques et création de nouveaux services municipaux, institution d'un statut du personnel communal, création de nouvelles classes dans les écoles, d'un service de médecine scolaire et institution de cours complémentaires gratuits et la construction d'un dispensaire, de bains-douches et d'un musée.
Entre 1912 et 1914, Albert Thomas réalise quelques-uns de ses projets : adoption d'un statut progressiste pour le personnel communal, rénovation des écoles, ouverture d'un service d'offres et de demandes d'emploi, d'une soupe populaire. Proche de Jaurès, il apparaît comme intelligent, précis et brillant, défendant ses idées sociales sur la durée du travail, les pensions de retraites, la politique minière ; mais c'est après la déclaration de guerre qu'il s'impose comme gestionnaire remarquable, à 36 ans. Viviani lui confie le sous-secrétariat d'État à l'artillerie et à l'équipement militaire dans son cabinet du 26 août 1914. Il conserve ce même portefeuille dans le cabinet Briand du 29 octobre 1915 (les munitions étant substituées à l'équipement militaire). Ce sous-secrétariat d'État est converti pour lui en ministère de l'Armement et des Fabrications de guerre dans le cabinet Briand du 12 décembre 1916.
Depuis le siège de son ministère à l'hôtel Claridge, avenue des Champs-Élysées, il organise et coordonne la production nécessaire à l'armée française. À cette fin, il entre en contact étroit et constant avec nombre d'industriels de premier plan dont Robert Pinot, secrétaire général du Comité des forges et futur représentant patronal au conseil d'administration du BIT, Henri de Peyerimhoff, secrétaire général du Comité central des houillères de France, Louis Renault ou encore René P. Duchemin, qui devint président de la CGPF (Confédération générale de la production française). L'Union Sacrée lui permettait de faire travailler ensemble dirigeants industriels et syndicaux, sans sacrifier l'impératif de production à la protection des travailleurs, qu'il visite fréquemment dans les usines et harangue dans des discours patriotiques. Ce reproche, Richard Kuisel le développe en comparant les méthodes du socialiste avec celles de son successeur, Louis Loucheur : « Alors que l'équipe de Thomas, sans expérience administrative ou industrielle, se souciait beaucoup de protéger les intérêts des travailleurs, estime-t-il, les dirigeants d'industries et techniciens qui entouraient Loucheur se concentrèrent sur l'amélioration de la production »[réf. nécessaire]. Réélu député de la Seine en 1914, il est député du Tarn de 1919 à 1921. Puis, c'est la carrière internationale en tant que premier directeur du Bureau International du Travail à Genève.
La Grande Guerre, l'organisateur de la production d'armement
Les socialistes entrent au gouvernement, lequel en septembre 1914 charge Albert Thomas, alors âgé de 36 ans, de coordonner les chemins de fer, l'État-Major et le ministère des Travaux publics. Le train doit apporter au plus vite armes, munitions et troupes fraîches sur un front qui s'étend rapidement, alors que l'armée allemande envahit déjà le Nord de la France, qui abrite l'essentiel du charbon et de la richesse industrielle française. C'est Aristide Briand qui rappelle en effet le sous-lieutenant Thomas du 78e régiment d'infanterie territoriale où il est affecté en août 1914, lui ayant promis dès le 13 : « Nous ne perdons pas de vue votre cas. Nous faisons des démarches pour obtenir que l'on vous emploie utilement. » Trois jours plus tard en effet, Albert Thomas est convié par arrêté des ministres de l'Intérieur et de la Guerre à participer aux travaux de la commission supérieure de la main-d’œuvre et du ravitaillement, présidée par Aristide Briand. C'est un autre socialiste, Léon Blum, chef de cabinet du ministère des Travaux publics, qui signe l'autorisation de déplacement du député mobilisé.