Albert Marquet est un peintre et dessinateur français né le 27 mars 1875 à Bordeaux et mort le 14 juin 1947 à Paris.
Issu d'un milieu modeste, il est encouragé par sa mère à se former à Paris, où il se lie particulièrement avec Henri Matisse. Solidaire du mouvement fauve, il ne se laisse guère influencer par les autres courants du postimpressionnisme et, dès les années 1910, rencontre un succès qui lui permet de vivre confortablement de son art. Grand voyageur, il parcourt la France, l'Europe, le Maghreb et jusqu'au Proche-Orient. À partir de 1920, il quitte chaque hiver Paris pour Alger, où il épouse en 1923 Marcelle Martinet (1892-1984), et où il passe la Seconde Guerre mondiale.
Hormis quelques portraits et natures mortes ainsi qu'un certain nombre de nus et surtout de dessins, Marquet se consacre à la peinture de paysages, naturels ou urbains, souvent représentés en surplomb, avec une forte présence de l'eau. Il peint sur le motif et ses sujets répétitifs font penser aux séries des impressionnistes. À l'inverse de ceux-ci en revanche, il les simplifie, soulignant les contours d'un trait sombre, et les traite en aplats de couleurs volontiers restreintes, tantôt éclatantes, tantôt neutres. Ceci n'exclut pas une grande maîtrise de la lumière. Sa technique visant à synthétiser les formes faisait déjà dire à Léon Werth qu'il cherchait à peindre non l'essence, mais l'essentiel.
Extrêmement abondante mais peu évolutive, l'œuvre se dérobe d'autant plus aux commentaires que son auteur, timide et taciturne, ne se livrait pas plus sur son travail que sur lui-même. Son indépendance et son refus de l'autorité, qui ont pu le faire passer pour autodidacte, interdisent tout classement, même s'il a longtemps été étiqueté comme « fauve modéré » ou « impressionniste tardif ».
Né au moment où les impressionnistes faisaient revivre la peinture de paysage, Albert Marquet disparaît en même temps qu'elle. Il a contribué à la transformer mais a été éclipsé en cela par Pierre Bonnard ou Raoul Dufy, d'où peut-être l'oubli relatif dans lequel est tombé celui qui déclarait en 1936 : « Je ne sais ni écrire ni parler mais seulement peindre et dessiner. Regardez ce que je fais. Ou je suis arrivé à m'exprimer ou j'ai échoué. En ce cas, que vous me compreniez ou pas, par votre faute ou par la mienne, je ne peux pas faire plus. »
Marquet n'a rien écrit en dehors de lettres souvent laconiques mais les chercheurs disposent des archives de l'Institut Wildenstein, qui regroupent celles de sa famille et de la galerie Druet. Sa jeunesse reste mal connue jusqu'à ce qu'il vienne à Paris étudier la peinture : informations et témoignages se font alors plus nombreux, d'autant que sa femme a publié des récits de voyages et des portraits. Matisse le définit comme « un lutteur, solide en terre », malgré sa fragilité physique, et ses amis apprécient son jugement. À la fois inhibé et extrêmement sociable, il aime la distraction et s'avère d'un humour caustique : Marcel Sembat se le rappelle sur la défensive mais Jean Cassou note qu'il savait manifester sa gaieté par un clin d'œil ou un sourire, et André Rouveyre se souvient des piques qu'il lançait contre les gens ou les institutions « en trépignant doucement de plaisir ». « Albert Marquet est à l'image de sa peinture : calme, modeste, sans emphase », et sa vie paraît aussi lisse que le personnage, sans autre mystère que sa propension au silence.
Jeunesse et débuts (1875-1906)
Pierre-Léopold-Albert Marquet naît officiellement le 27 mars 1875 au domicile de ses parents, 114 rue Pelleport à Bordeaux. Il est le fils unique de Joseph Marquet, employé des chemins de fer d'origine lorraine, et d'une girondine née Marguerite Deyres, âgés respectivement de 40 et 26 ans. Après une enfance difficile, ses études dans différentes écoles d'art parisiennes le mettent au contact de l'effervescence postimpressionniste et de ceux qui resteront ses amis les plus chers. La vie n'est pas facile pour un jeune artiste sans ressources mais Marquet va tracer sa voie, en marge du fauvisme.
D'un tempérament plus secret que solitaire, Marquet enfant semble avoir trouvé dans le dessin un exutoire à « sa souffrance intime ».
Son enfance n'a pas été simple. Vif, la langue bien pendue, il est frêle et surtout affligé d'un pied bot qui le gêne pour courir et le fait moquer dans la cour de l'école. Sa myopie de surcroît n'est pas corrigée. Il s'évade dans le spectacle animé du port de Bordeaux, et du bassin d'Arcachon lors des vacances familiales au Teich ou à Arès (village de sa mère, où il garde les vaches). « Il avait beaucoup souffert de n'être pas comme les autres », assure sa femme, qui insiste aussi sur les difficultés matérielles du ménage : le port était pour lui un véritable refuge, se glisser entre les tonneaux ou les ballots de marchandise pour voir arriver et repartir les navires lui donnait l'impression de vivre ses seuls moments pleins et vrais. De là sans doute, ainsi que de souvenirs affectifs liés à sa mère, lui vient sa fascination pour l'eau, les bateaux, les quais.
D'autant moins enclin à l'étude que ses maîtres le prennent pour un sot, le garçon couvre ses cahiers de croquis et s'isole au calme pour dessiner. Marguerite, jugeant qu'il a des dispositions, décide de le soutenir dans cette voie. André Rouveyre rendra plus tard hommage au dévouement de cette mère dont Matisse appréciait aussi la bonté et la finesse.
En 1890, contre l'avis de son mari qui ne peut lâcher son emploi et ne croit guère au talent de son fils, elle s'installe dans la capitale avec l'adolescent, ouvrant grâce à la vente d'un lopin de terre une boutique au 38 de la rue Monge, « Jours et Broderies » ; tous deux logent au cinquième étage du même immeuble. Inscrit à l'École des Arts décoratifs, Albert y rencontre Géo Dupuis, Marcel-Lenoir et surtout, en octobre 1892, Henri Matisse. Celui-ci, de cinq ans son aîné, prend sous son aile le jeune provincial complexé, raillé pour son accent et surnommé « l'English » à cause de ses toutes nouvelles lunettes : c'est le début d'un long compagnonnage artistique et d'une amitié indéfectible malgré des périodes d'éloignement — ce qu'attestent quelque 200 lettres.
Matisse et Marquet quittent « les arts déco » lorsqu'ils intègrent — l'un après l'autre et non sans peine apparemment — les Beaux-Arts de Paris. De 1895 à sa mort en 1898, ils suivent l'enseignement sans contraintes de Gustave Moreau. Le vieux symboliste, vénéré par ses élèves, se définit comme un « passeur » : il cherche à faire éclore leur personnalité tout en les incitant à travailler la technique, et leur conseille d'observer le spectacle de la rue — méthode du croquis sur le vif alors en vogue — comme de se frotter aux grands maîtres. Marquet se rend régulièrement au Louvre pour y copier des tableaux de Titien, Poussin, Véronèse, le Lorrain, Chardin.
À l'atelier de Moreau, lui et Matisse se lient avec Henri Manguin et surtout Charles Camoin : ils resteront soudés jusqu'à la fin de leur vie. La camaraderie durera moins avec les autres (Jules Flandrin, Louis Valtat, Henri Evenepoel, Simon Bussy ou Georges Rouault), même s'ils ont passé des soirées à refaire le monde au Café Procope. Après un bref passage au cours de Fernand Cormon puis à l'Académie Julian, Marquet et Matisse fréquentent l'académie privée Camillo, rue de Rennes, où ils reçoivent les conseils d'Eugène Carrière, un des penseurs de l'Art social, qui cherche à populariser l'enseignement artistique en l'ouvrant sur la rue ; ils y croisent André Derain, Pierre Laprade, Jean Puy, Maurice de Vlaminck.
Dès cette époque Marquet ne cesse d'arpenter la ville en dessinant et peint en petit format des vues de la Seine, des quais, des ponts. Il commence à prendre sa revanche sur la vie, analyse Françoise Garcia dans un article où elle relie ses choix esthétiques à sa rage rentrée, et qu'elle intitule en lui empruntant cette déclaration : « À 20 ans j'étais prêt à tout faire sauter ».
Marquet partage avec Matisse dix années d'apprentissage — et de pauvreté.