Ce Jour-là

Albert Lautman

Philosophe des mathématiques et résistant français

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Albert Lautman [albɛʁ lotman], né à Paris le 8 février 1908 et fusillé au camp de Souge le 1er août 1944, est un philosophe des mathématiques et résistant français.

Normalien agrégé proche de Jacques Herbrand puis des fondateurs du groupe Bourbaki, qui l'engagent sur la voie du structuralisme mathématique, il reste, contrairement à son répétiteur et ami Jean Cavaillès, attaché à un fondement réaliste des mathématiques et défend, sans avoir eu le temps d'achever son argumentation, une forme actualisée du « platonisme mathématique » de Jacques Hadamard.

Son œuvre, inachevée, tient en moins de quatre cents pages. Sa recherche d'une unité de la science, mathématique et physique, dans des couples « dialectiques » ou dyades, le global et le local, l'intrinsèque et l'extrinsèque, l’essence et l’existence, le continu et le discret, la symétrie et la dissymétrie, le même et l'autre, tente de définir comme des « schémas de structure » mais aussi des « schémas de genèse » les conditions pour résoudre les défis techniques auxquels sont confrontés ses contemporains mathématiciens, tels qu'Élie Cartan, André Weil ou Charles Ehresmann. Sans prétentions heuristiques précises, elle se donne comme le cadre métaphysique d'une réponse aux apories que soulève son étude détaillée de l'état de la science d'alors, par exemple la notion de fibre, la fonction zéta mais aussi la théorie des quanta. Au delà d'un parti pris ontologique, elle demeure jusqu'à aujourd'hui, à travers la théorie des motifs, la théorie des catégories, ou l'algèbre non commutative, une vision synthétique féconde.

Coacteur d'une spectaculaire évasion de son oflag, Albert Lautman participe durant l'Occupation au réseau Pat O'Leary depuis Toulouse et s'engage le 1er janvier 1943 dans les FFC. Chargé en janvier 1944 d'organiser à Grenade sur Garonne un maquis de l'Armée secrète, il est trahi et, le 15 mai, arrêté par la Gestapo, embarqué le 3 juillet dans le « train fantôme » à destination de Dachau. Le train y parviendra, mais sans les 47 personnes fusillées près de Bordeaux, dont Lautman, ni les personnes évadées lors d'arrêts du train en pleine voie.

« La réalité inhérente aux théories mathématiques leur vient de ce qu'elles participent à une réalité idéale qui est dominatrice par rapport à la mathématique, mais qui n'est connaissable qu'à travers elle. »

Enfance provençale (1908-1923)

Albert Lautman naît français dans le 9e arrondissement de Paris, mais quittera cette ville dès la fin de sa petite enfance. Il est le fils de Sami Lautman, un Juif de Roumanie autrichienne né à Braïla, et porte le prénom de son grand-père, qui était commerçant. Étudiant en médecine interdit d'internat par un numérus clausus décrété par Karl Lueger, le maire antisémite de Vienne, Sami Lautman a rejoint en France, en 1893, son frère aîné Adolphe, repassé tous ses examens, baccalauréat inclus, et épousé en 1905 une Parisienne issue d'une vieille famille juive de Lorraine alliée à des Juifs du Pape, Claire Lajeunesse.[pas clair]

Le couple a trois enfants : l'aînée Esther, Albert, puis Jules ; les deux garçons font leur bar-mitzvah. Claire est juive pratiquante. Quoique plus détaché de la religion, Sami a expressément demandé et obtenu des obsèques selon le rite : son petit-fils Jacques, fils aîné d'Albert, lira le kaddish hébreu transcrit en caractères latins. Jules, entré rédacteur à la Direction des accords commerciaux du Ministère du Commerce, y fera la promotion du planisme comme une réponse médiane entre le dirigisme des États totalitaires et la crise des économies libérales et, docteur en droit et économie politique, deviendra vite diplomate du corps de l'expansion économique à l'étranger, en poste à Moscou puis à Copenhague.

Quand éclate la Première Guerre mondiale, Albert Lautman a six ans. En septembre 1914, son père, devenu un otorhinolaryngologiste reconnu, s'engage, malgré ses quarante-quatre ans, dans la Légion étrangère comme soldat brancardier ; il ne deviendra médecin auxiliaire qu'à titre exceptionnel. Son oncle Hermann, frère aîné de Samy, est lui aussi engagé volontaire, rejetant pareillement sa patrie nominale, l'Autriche-Hongrie. Son cousin germain André, fils d'Adolphe âgé de vingt trois ans, est mobilisé au 92e régiment d'infanterie comme médecin auxiliaire du Service de santé des armées.

Sami Lautman, envoyé le 10 juin 1915 sur le front d'Alsace comme médecin auxiliaire du génie de la 157e division d'infanterie, est atteint d'un éclat d'obus le 12 février 1916 alors qu'il brancarde dans le village de Guebwiller des blessés de sa compagnie. L’œil droit énucléé, il est trépané et reçoit la médaille militaire. Invalide à quatre-vingt-dix pour cent qui sera naturalisé français le 2 mars 1920 et le 13 décembre 1932 fait chevalier de la Légion d'honneur par le ministre de la Défense François Piétri, il s'installe durant l'été 1916 avec sa famille à Nice, le temps d'une longue convalescence, jusqu'en 1923.

C'est là qu'Albert Lautman, fils d'un grand mutilé de guerre, pupille de la nation, fait sa scolarité, l'école primaire puis les études secondaires. En 1923, il remporte au concours général le deuxième prix de thème latin ainsi que le septième accessit de version grecque au classement Province et est classé neuvième en histoire au classement national, devant Edgar Faure. Il passe son baccalauréat l'année suivante : la première partie dans un lycée de Nice, la seconde au lycée Condorcet à Paris.

Élève brillant ayant un an et demi d'avance, Albert Lautman entre en mathélem en 1923 au lycée Condorcet à Paris ; il y a pour camarade Jacques Herbrand, anomalie scolaire qui passe déjà aux yeux des professeurs pour une sorte de génie. Il est ensuite, en même temps qu'entre autres Claude Lévi-Strauss et Yves Renouard, admis en octobre 1924 en hypokhâgne au lycée Condorcet, qui est la fabrique parisienne de l'intelligentsia dreyfusarde. En 1925, Herbrand intègre l'École normale supérieure premier du concours Mathématiques. 1926 est une année faste pour le lycée Condorcet, dont cinq élèves sont reçus au concours Lettres de la rue d'Ulm : Jean Boorsch, Daniel Gallois, Jean-Paul Hütter, Albert Lautman et Jean Maugüe.

Le jeudi soir, au café, il participe aux conférences que le Groupe socialiste interkhâgnal organise sur des sujets tels que Jaurès, le féminisme, le pétrole, l'affaire Dreyfus, le bolchevisme, l'école... Renommé dès janvier 1925 Groupe d'études socialistes des Écoles normales supérieures, c'est un groupe de discussion voulant faire contre-poids au Groupe d'études sociales et religieuses de Marc Sangnier qui se réunit, le jeudi, à la permanence de Jeune République, 34 boulevard Raspail. Le 3 décembre 1925, c'est lui qui fait l'exposé, sur la participation de la SFIO au cartel des gauches après sa rupture avec le communisme.

Derrière son proche camarade Daniel Gallois, maurrassien qui deviendra dans la Résistance le second du colonel Touny, mais devant Jean Maugüe, Albert Lautman est reçu dix-septième au concours d'entrée à l'École normale supérieure en 1926, un an après Jacques Herbrand. Celui-ci, cacique en sciences, lui donne alors des cours particuliers de mathématiques et choisit de rejoindre dans une thurne à six les cinq nouveaux littéraires issus de Condorcet, Jean Boorsch, qui deviendra professeur de français à Yale, Daniel Gallois, Jean-Paul Hutter, cacique et futur capitaine de la Wehrmacht, tué en Lituanie en mars 1944, Albert Lautman et Jean Maugüe. Élève du rationaliste idéaliste Léon Brunschvicg, Albert Lautman s'oriente vers la philosophie des mathématiques, décevant sa famille, qui l'attendait à la direction de l'entreprise de son oncle. Il est ainsi amené à faire connaissance avec le mathématicien de sa promotion Claude Chevalley.

Dès son admission à Normale, il adhère à la Ligue d'action universitaire républicaine et socialiste, LAURS, qui s'oppose à la Fédération nationale des étudiants d'Action française. En mai 1927, il joint son nom à ceux des cinquante-trois autres élèves de l'ENS, dont les futurs résistants Jean Cavaillès, Georges Canguilhem, Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, Henri Marrou, Fernand Metz, Pierre Bertaux, au bas de la pétition qu'à la suite des protestations du pacifiste Michel Alexandre, Alain a rédigée contre le rétablissement de la censure en cas de mobilisation prévu par un article de la nouvelle loi de réarmement portée par le député SFIO Joseph Paul-Boncour.

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