Ce Jour-là

Alain (philosophe)

Nom de plume d’Émile Chartier, philosophe français

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Émile-Auguste Chartier, dit Alain, né le 3 mars 1868 à Mortagne-au-Perche (département de l'Orne), mort le 2 juin 1951 au Vésinet ( Seine-et-Oise, aujourd'hui dans le département des Yvelines), est un essayiste, journaliste, professeur et philosophe français.

Professeur laïc et républicain, engagé volontaire lors de la Grande Guerre, il émerge dans l'entre-deux-guerres comme une figure emblématique du pacifisme de gauche (Mars ou la guerre jugée, 1921) et s'illustre comme intellectuel dans les dernières décennies de la IIIe République par une forme de « journalisme philosophique », notamment à travers cinq mille Propos publiés quotidiennement dans la presse (1906-1936). S'inscrivant dans la tradition cartésienne et élève de Jules Lagneau, sa pensée, critique et individualiste en politique, est souvent qualifiée de « rationaliste ».

Émile Chartier a utilisé différents pseudonymes entre 1893 et 1914. Il signe sous le nom de « Criton » six « Dialogues » adressés à la très universitaire Revue de métaphysique et de morale (dans laquelle il signe, par ailleurs, plusieurs articles de son vrai nom) ; il signe « Quart d'œil », ou encore « Philibert », ses pamphlets dans La Démocratie rouennaise, journal éphémère destiné à soutenir la campagne du député Ricard à Rouen ; enfin « Alain » ses chroniques dans La Dépêche de Lorient (jusqu'en 1903) puis dans La Dépêche de Rouen et de Normandie de 1903 à 1914.

Au plan philosophique, si sa dette vis-à-vis du cartésianisme est indéniable, il n'en remet pas moins en cause « le dualisme de l'esprit et de la nature, de la conscience et du corps, de la liberté et du mécanisme », et c'est plutôt sous la forme d'une interrogation qu'il aborde la question de la raison : à la fois la plus puissante des facultés humaines pour orienter le jugement, mais aussi une façon d'éliminer la liberté du jugement – notamment sous la forme des techno-sciences, qui se développent à son époque.

Aussi sa pensée, d'apparence anti-systématique, s'articule-t-elle à une dimension métaphysique complexe, souvent proche de la phénoménologie qui se développe à la génération suivante des philosophes français.

Émile-Auguste Chartier naît le 3 mars 1868, à Mortagne-au-Perche (Orne), rue de la Comédie, au domicile de ses parents, Étienne Chartier, vétérinaire et Juliette-Clémence Chaline. Ses grands-parents maternels Pierre-Léopold Chaline et Louise-Ernestine Bigot sont des commerçants de Mortagne connus et très présents dans la vie communale. Alain a également pour cousin l’abbé Chaline, grâce à qui le sujet de la religion aura une place toute particulière dans son étude et sa réflexion philosophique. Il tient fondamentalement une grande part de son radicalisme de son père et de son grand-père.

En 1881, il entre au lycée d'Alençon où il passe cinq ans. À cette époque, ses auteurs préférés sont Homère, Platon, René Descartes, Honoré de Balzac et Stendhal. Il lit le grec ancien mieux que le latin.

Se destinant d'abord à l’École polytechnique, il opte finalement pour une préparation littéraire qu'il effectue comme externe au lycée Michelet de Vanves à partir de 1886. Là, il fait la rencontre décisive du philosophe Jules Lagneau, qu'il reconnaît comme son maître, et qui l’oriente vers la philosophie.

Professeur, militant et journaliste

En 1889, Émile-Auguste Chartier est admis à l’École normale supérieure. En 1892, il est admis, le troisième sur huit, à l'agrégation de philosophie. Il est nommé professeur, successivement aux lycées Joseph-Loth à Pontivy, Dupuy de Lôme à Lorient, à Rouen (lycée Corneille de 1900 à 1902) et à Paris (lycée Condorcet) puis à Vanves (lycée Michelet). Il s'engage politiquement du côté républicain et radical, donnant des conférences pour soutenir la politique laïque de la République. En 1902, après l'échec du candidat Louis Ricard dont il organise la campagne à Rouen, il se retire du militantisme politique, se consacrant aux universités populaires qui se sont créées à la suite de l'affaire Dreyfus et à l'écriture. À partir de 1903, il publie (dans La Dépêche de Rouen et de Normandie) des chroniques hebdomadaires qu'il intitule « Propos du dimanche », puis « Propos du lundi », avant de passer à la forme du Propos quotidien. Plus de 3 000 de ces « Propos » paraîtront de février 1906 à septembre 1914. Devenu professeur de khâgne au lycée Henri-IV en 1909, il exerce une influence profonde sur ses élèves (Simone Weil, Raymond Aron, Guillaume Guindey, Georges Canguilhem, André Maurois, Julien Gracq, etc.). Alain a également enseigné à partir de 1906 au collège Sévigné, à Paris.

À l'approche de la guerre, Alain milite dans ses Propos pour la paix en Europe et refuse la perspective d'un conflit avec l'Allemagne dont il pense qu'il serait d'une violence inédite.

Le 26 août 1914, Alain, qui avait été dispensé du service militaire en qualité de normalien, alors âgé de quarante-six ans, s'engage pour la durée de la guerre au 3e régiment d'artillerie. Le 1er février 1915, il est élevé au grade de brigadier. Le 23 mai 1916, il se broie le pied dans un rayon de roue de chariot lors d'un transport de munitions vers Verdun. Le 20 mars 1917, il est affecté comme caporal au 2e groupe d'aviation au service météorologique dont il est démobilisé le 4 octobre 1917.

Ayant vu de près les atrocités de la Grande Guerre, il publie en 1921 son célèbre pamphlet Mars ou la guerre jugée. Sur le plan politique, il s’engage aux côtés du mouvement radical en faveur d'une république libérale strictement contrôlée par le peuple. En 1927, il signe la pétition (parue le 15 avril dans la revue Europe) contre la loi sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre, qui abroge toute indépendance intellectuelle et toute liberté d’opinion. Son nom côtoie ceux de Lucien Descaves, Louis Guilloux, Henry Poulaille, Jules Romains, Séverine… et ceux des jeunes normaliens Raymond Aron et Jean-Paul Sartre. Jusqu'à la fin des années 1930, son œuvre sera guidée par la lutte pour le pacifisme et contre la montée des fascismes. La rédaction des Propos reprend, mais sous forme de revue, de 1921 à 1936, avec une interruption de 1924 à 1927, où ils sont accueillis par la revue Émancipation de Charles Gide. En 1934, il est cofondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), dirigé par Paul Rivet et Paul Langevin. En 1936, alors qu'il est depuis longtemps atteint de crises régulières de rhumatismes qui l'immobilisent, une attaque cérébrale le condamne au fauteuil roulant. Il participe néanmoins, mais de loin, aux travaux du Comité de Vigilance des Intellectuels antifascistes, milite ardemment pour la paix, rassemble les deux volumes de Propos qu'il intitulera Convulsions de la Force et Échec de la Force, soutient un moment les efforts pacifistes de Giono, même si, partisan de toujours de la guerre défensive, il désapprouve toute idée de désarmement. Il soutient en revanche les accords de Munich, heurté par les appels à l'Union sacrée des partisans de la guerre en France dans lesquels il semble retrouver la censure des opinions dissidentes et pacifistes qui ont puissamment contribué au développement de la Première Guerre mondiale. Anti-fasciste convaincu, il semble ne pas mesurer la puissance réelle et la dimension spécifique de l'hitlérisme, considérant la France comme la puissance dominante dans le rapport de force international.

À partir de 1937, à l'instigation de sa compagne après des semaines d'impuissance à écrire, Alain se consacre pour l'essentiel à l'écriture privée de son Journal. Sont publiés également plusieurs recueils thématiques rassemblant ses Propos, de même qu'il poursuit sa collaboration à la Nouvelle Revue française, y compris après que Drieu La Rochelle en aura pris la direction sous l'Occupation nazie.

L'Occupation, maladie et fin de vie

L'entrée en guerre et la débâcle sont pour lui un effondrement. Le Journal d'Alain montre qu'il demeure fidèle à l'idée qu'il faut défendre son pays en cas d'agression. Il n'en cherche pas moins des voies de paix. En septembre 1939, il se trouve sur la liste des signataires du tract « Paix immédiate » que le militant anarchiste Louis Lecoin fait circuler. Les autorités prennent la chose très au sérieux et diligentent une enquête en urgence car le tract appelle à baisser les armes. Alain ne nie pas avoir rencontré Lecoin à propos d'une pétition, mais maintient que le texte qu'il avait soutenu était différent de celui finalement imprimé. Louis Lecoin, finalement condamné à la prison, se sent trahi par Alain qui, lui, bénéficie d'un non-lieu.

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