L'affaire Profumo est un scandale politique qui éclate au Royaume-Uni en 1963.
Elle trouve son origine deux ans plus tôt avec la brève liaison entre John Profumo, secrétaire d'État à la Guerre dans le gouvernement conservateur de Harold Macmillan (au pouvoir depuis 1957), et Christine Keeler, une mannequin de 19 ans. Profumo, qui est marié, nie d'abord toute relation avec Keeler lors d'une déclaration solennelle devant la Chambre des communes. Il se rétracte quelques mois plus tard et démissionne de son poste gouvernemental. Les répercussions de l'affaire fragilisent l'assurance de Macmillan, qui renonce à sa fonction de Premier ministre en octobre 1963. La réputation du Parti conservateur en ressort entachée et il est possible que l'affaire Profumo ait contribué à la victoire travailliste aux élections générales de 1964.
L'intérêt du public pour cette affaire est accru par l'existence d'une relation parallèle entre Keeler et l'attaché soviétique Evgueni Ivanov susceptible d'impliquer la divulgation de secrets d'État. L'affaire attire également l'attention sur Stephen Ward, ostéopathe célèbre qui a présenté la jeune fille à Profumo et à Ivanov. Ses affaires sont scrutées de près par la police et il est accusé d'avoir joué les proxénètes pour Keeler et son amie Mandy Rice-Davies. Ayant l'impression de servir de bouc-émissaire, il se suicide juste avant d'être reconnu coupable.
L'enquête menée par le juge Alfred Denning conclut que le lien avec Ivanov n'a donné lieu à aucune fuite, mais son rapport est considéré après sa publication comme superficiel et incomplet. Après l'affaire, Profumo s'efforce d'atteindre une rédemption personnelle en se consacrant à l'organisation caritative Toynbee Hall. Keeler ne parvient pas à se détacher de l'image négative donnée d'elle par la presse, la justice et le Parlement. Elle offre par la suite des récits contradictoires de l'affaire qui remettent en cause les conclusions du juge Denning. La condamnation de Ward est décrite a posteriori comme une revanche de l'establishment et un déni de justice. Son cas est soumis à la Criminal Cases Review Commission en 2013, mais cet organe estime qu'il n'y a pas lieu de le renvoyer devant la Cour d'appel.
L'affaire Profumo a donné lieu à plusieurs adaptations, notamment le film Scandal (1989), la comédie musicale Stephen Ward (2013) et la série télévisée The Trial of Christine Keeler (2019-2020).
Le début des années 1960 est marqué au Royaume-Uni par la révélation de plusieurs affaires concernant des espions soviétiques sur le sol britannique. Le réseau de Portland (en) est démantelé en 1961 tandis que l'agent double George Blake est démasqué et condamné la même année. En 1962, un employé de l'Amirauté nommé John Vassall est arrêté à son tour : les Soviétiques l'ont contraint à espionner pour leur compte en menaçant de révéler son homosexualité. Il est condamné à dix-huit ans de prison. La presse laisse entendre que Vassall a été protégé par ses supérieurs, ce qui incite son ancien ministre de tutelle Tam Galbraith, devenu entretemps sous-secrétaire d'État pour l'Écosse du gouvernement conservateur de Harold Macmillan, à démissionner en attendant le résultat de l'enquête publique. Celle-ci, menée par le juge Cyril Radcliffe, exonère Galbraith et donne même lieu à l'incarcération de deux journalistes, Brendan Mulholland et Reg Foster (en), qui ont refusé de divulguer les sources de leurs allégations sensationnalistes et sans preuves au sujet de la vie privée de Vassall. Cette décision entache sérieusement les relations entre la presse et le gouvernement Macmillan. Aux yeux du grand public, Mulholland et Foster deviennent des martyrs de la liberté de la presse et du secret des sources. Leur confrère Paul Johnson prévient dans les colonnes du New Statesman que « tout ministre ou député tory impliqué dans un scandale d'ici l'année prochaine ne peut s'attendre à aucun traitement de faveur ».
Né en 1915, John Profumo est issu d'une famille de la petite noblesse italienne. Il hérite du titre de baron Profumo à la mort de son père, en 1940, et entre à la Chambre des communes la même année en tant que député conservateur de Kettering. Il cumule ses fonctions politiques avec son service dans la cavalerie au sein du régiment du Northamptonshire Yeomanry (en) jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, qu'il termine avec le grade de brigadier. Lors des élections générales de 1945, il perd son siège de député, mais il est réélu en 1950 dans la circonscription de Stratford-on-Avon. Bien qu'il se marie en 1954 avec l'actrice Valerie Hobson, il entretient apparemment plusieurs relations extraconjugales en prétextant des séances tardives du Parlement.
À partir de 1951, il occupe une série de postes mineurs dans les gouvernements conservateurs successifs et finit par être promu en 1960 secrétaire d'État à la Guerre, un poste important bien qu'en-dehors du cabinet, le conseil le plus proche du Premier ministre Harold Macmillan. Les forces armées britanniques connaissent alors une période de transition avec la fin de la conscription et le développement d'une armée professionnelle. Profumo est surveillé de près par son pendant travailliste, l'ancien soldat de métier George Wigg.
Christine Keeler et Mandy Rice-Davies
Christine Keeler, née en 1942, arrête ses études à l'âge de 15 ans. Dépourvue de qualifications, elle enchaîne les petits boulots dans des boutiques, des bureaux et des cafés, mais elle ambitionne de devenir mannequin. En août 1959, elle trouve un emploi comme danseuse topless au Murray's, cabaret chic du quartier londonien de Soho. Elle fait peu après la connaissance d'un client du Murray's, l'ostéopathe Stephen Ward. Séduite, elle accepte d'emménager chez lui, mais leur relation reste platonique d'après elle, proche de celle qui unit un frère et une sœur.
Elle quitte Ward au bout de quelques mois pour devenir la maîtresse du magnat de l'immobilier Peter Rachman (en), puis emménage avec Mandy Rice-Davies, une autre danseuse du Murray's de deux ans sa cadette qui partage également le lit de Rachman et de Ward. Les deux jeunes filles abandonnent leur emploi au cabaret pour tenter en vain de s'établir comme mannequins indépendantes. Keeler s'installe de temps à autre chez ses petits amis du moment, mais elle revient régulièrement vivre chez Ward, qui a acheté une maison sur Wimpole Mews (en), à Londres. Elle y fait la connaissance des amis de l'ostéopathe, notamment le vicomte William Astor, un patient de Ward qui est aussi un allié politique de Profumo. Elle passe souvent ses week-ends dans la petite maison au bord de l'eau que Ward loue dans le domaine de Cliveden, une propriété d'Astor dans le comté du Buckinghamshire.
Stephen Ward et Evgueni Ivanov
Né en 1912 dans le Hertfordshire, Stephen Ward étudie l'ostéopathie aux États-Unis. Après la Seconde Guerre mondiale, il ouvre un cabinet sur Cavendish Square, dans le quartier londonien de Marylebone. Il ne tarde pas à se faire un nom et compte de grands noms parmi sa clientèle. Bénéficiant d'un certain charisme, il devient une figure de la société mondaine de Londres. Il suit des cours de dessin à la Slade School of Fine Art sur son temps libre et commence à produire des portraits dont la vente lui apporte des revenus supplémentaires. En 1960, le magazine The Illustrated London News lui commande une série de portraits de célébrités nationales et internationales, parmi lesquelles des membres de la famille royale britannique comme le prince Philip et la princesse Margaret.
Ward souhaite se rendre en Union soviétique pour réaliser le portrait de membres du Politburo. L'un de ses patients, le rédacteur en chef du Daily Telegraph Colin Coote, organise une rencontre avec Evgueni Ivanov, attaché militaire à l'ambassade d'U.R.S.S. à Londres. Grâce à l'agent double Oleg Penkovsky, le Security Service sait qu'Ivanov est en réalité un agent du GRU, c'est-à-dire le renseignement militaire soviétique. Ward et Ivanov se lient d'amitié et le second rend souvent visite au premier à Wimpole Mews, où il fait la connaissance de Christine Keeler et de Mandy Rice-Davies. Il lui arrive aussi d'être invité aux fêtes organisées par Ward le week-end dans sa petite maison de Cliveden. Le MI5 (service du renseignement britannique) considère Ivanov comme un transfuge potentiel et cherche à utiliser Ward pour l'encourager à franchir le pas. Un officier traitant, connu sous le nom de code « Woods », lui est adjoint à cette fin. Le Foreign Office, organe gouvernemental chargé des affaires extérieures, utilise par la suite Ward comme canal de diplomatie parallèle avec l'Union soviétique via Ivanov. C'est ainsi que l'ostéopathe est impliqué dans des négociations officieuses au moment de la crise des missiles de Cuba en 1962. Toutefois, son amitié avec Ivanov donne lieu à des doutes sur sa loyauté : il est établi qu'il répond volontiers aux questions que son ami russe lui pose sur la politique étrangère britannique.