L'affaire Grégory Villemin débute le 16 octobre 1984 dans les Vosges. Grégory, âgé de quatre ans, est enlevé à son domicile de Lépanges-sur-Vologne et retrouvé mort le soir même dans la Vologne, à sept kilomètres de là. Le ou les assassins demeurent inconnus. Par son mystère et son traitement judiciaire, elle devient l’une des affaires les plus marquantes de l’histoire criminelle française.
La photographie du corps ligoté, publiée dès les premiers jours, bouleverse l’opinion publique. Très vite, de nombreux journalistes français et étrangers affluent, et l’affaire fait la une nationale.
Le rôle des médias sera vivement critiqué : dramatisation, manque d’objectivité, intrusion dans la vie privée et dans l’enquête. Cet emballement nuira à la sérénité des investigations, ce que reconnaîtront certains enquêteurs et journalistes.
L’affaire a provoqué une évolution des techniques de police scientifique, jugées depuis rudimentaires, et inspiré une réflexion sur les relations entre magistrats, avocats, gendarmes et médias. Elle a aussi contribué à faire progresser la législation sur la présomption d’innocence et le secret de l'instruction.
Sa durée, son contexte, le caractère énigmatique du mobile et des circonstances du crime ainsi que les divers rebondissements qu'elle a connus, dont l'assassinat d'un des suspects, Bernard Laroche, par le père de Grégory en 1985 et le suicide en 2017 du premier juge d'instruction, Jean-Michel Lambert, en font une affaire criminelle hors norme.
Grégory Gilbert Villemin est né le 24 août 1980 à Saint-Dié-des-Vosges. Il est le fils de Jean-Marie Villemin, né le 30 septembre 1958 à Aumontzey (Vosges), contremaître depuis février 1981 à l'usine spécialisée dans la fabrication de sièges d'automobiles Auto Coussin Industrie (ACI, Faurecia) de La Chapelle-devant-Bruyères, et de Christine Blaise, née le 13 juillet 1960 à Petitmont (Meurthe-et-Moselle), ancienne élève du lycée Jeanne d'Arc de Bruyères , à l'époque, couturière à la Manufacture de confection vosgienne (MCV), à Lépanges-sur-Vologne. Ils se sont rencontrés en 1976, puis mariés le 20 janvier 1979, et se sont installés dans un pavillon qu'ils ont fait construire à Lépanges, un an après la naissance de leur premier enfant, Grégory.
Le 16 octobre 1984 à 21 h 15, le corps sans vie de Grégory est retrouvé dans la Vologne, à Docelles, à sept kilomètres en aval de Lépanges. Il a les pieds, les mains et la tête liés par des cordelettes et son bonnet est rabattu sur son visage. L'affaire est aussitôt relayée par la presse régionale et nationale, la découverte du corps par les gendarmes faisant sur le champ l'objet de clichés photographiques diffusés dès les jours suivants.
Les obsèques de l'enfant se déroulent à Lépanges le 20 octobre 1984 et attirent une foule de près de sept cent personnes. Déjà persuadés que le ou les coupables se trouvent dans l'entourage familial, les enquêteurs cherchent à y déceler d'éventuels comportements suspects. La mise en terre dans le cimetière communal est ponctuée de débordements, notamment en raison de la présence intrusive de photographes et de journalistes qui sont la cible de jets de pierres. Christine Villemin, mère de la victime, très affectée, est victime d'un malaise et doit être évacuée du cimetière.
Après la mort de Grégory, le couple a trois autres enfants : Julien en 1985, Émelyne en 1990 et Simon en 1998.
En février 2004, le corps de Grégory est, selon la volonté de ses parents, exhumé du cimetière de Lépanges et incinéré à Épinal après une cérémonie strictement privée, le couple conservant la moitié des cendres.
Arbre généalogique simplifié des familles Villemin, Jacob et Laroche (avec leur âge au moment du crime) :
Légende : les pointillés indiquent et relient en amont les personnes qui n'étaient plus vivantes au moment de la mort de Grégory.
Incidents antérieurs à l'affaire Grégory
En 1942, Gaston Villemin, qui était prisonnier de guerre, est libéré et revient au village. Il apprend que son épouse Jeanne-Marie est partie avec un soldat allemand. Profondément affecté par cet abandon, qui fait suite à la mort du petit Étienne, il met fin à ses jours en se pendant.
Une famille avec un lourd passé
De fortes tensions d'origines diverses existent au sein de cette famille élargie, notamment entre d'une part Albert Villemin, Monique Jacob son épouse et Jean-Marie Villemin, l'un de leurs fils, et d'autre part Marcel Jacob, frère cadet de Monique, Jacqueline Thuriot son épouse, Bernard Laroche leur neveu ainsi que d'autres membres. Le journaliste François Caviglioli décrit un clan archaïque composé d'une matriarche, Monique Jacob, et « d'adultes infantiles. Des paysans pervertis, passés trop vite de la forêt au quart-monde industriel. Murés dans leur silence, durs à la tâche, violents et imprévisibles » aux « secrets enfouis dans la mémoire de la tribu, le souvenir de péchés originels effrayants qui ont un goût d'inceste et de mort. […] On ne parlait ni du vieux Gaston, le père d'Albert, qui avait fini par se pendre après avoir battu à mort son fils Étienne avec la complicité de sa femme, née Hollard. Ni de Léon Jacob, père de Monique, qui avait fait un enfant à sa fille Louisette ».
Appels malveillants chez Jean-Marie et Christine Villemin
En juin 1981, les parents de Grégory emménagent dans le pavillon qu'ils viennent de faire construire sur les hauteurs de Lépanges. Cela intervient après la promotion au mérite en février 1981 de Jean-Marie au poste de contremaître à l’usine, où il avait refusé de reprendre une carte de la CGT malgré la présence de Roger Jacquel, délégué au sein de l'entreprise, militant communiste et beau-père de son frère Jacky. Très vite, Jean-Marie et Christine Villemin voient s'abattre sur eux une forte jalousie familiale et sont victimes de harcèlements. En effet, à partir d'août 1981, alors que leur ligne téléphonique n'a été installée que le mois précédent, le couple reçoit, comme du reste d'autres membres de la famille, des appels téléphoniques malveillants réitérés émanant d'un individu mystérieux que les intéressés appellent entre eux « le gars » (voire « le gars à la voix rauque ») et que les commentateurs vont vite surnommer le « corbeau », par allusion au célèbre film de Clouzot. D'abord muets, ces appels ne tardent pas à se transformer en menaces verbales auxquelles Jean-Marie Villemin fait face avec sang-froid, afin de déstabiliser le(s) harceleur(s). D'ailleurs lui-même et sa femme reconnaîtront plus tard avoir, eux aussi, cédé à la tentation de jouer les corbeaux pour tenter de démasquer celui ou celle qui les persécutait.