Étienne Marcel, né entre 1302 et 1310 et mort à Paris le 31 juillet 1358, est prévôt des marchands de Paris sous le règne de Jean II le Bon. Personnalité issue du grand patriciat urbain proche du pouvoir, il s'est illustré par la défense des petits artisans et compagnons qui forment le gros des classes dynamiques de l'économie citadine, et prend la tête d'un mouvement réformateur qui cherche à instaurer une monarchie française contrôlée en 1357, en affrontant le pouvoir royal exercé par le dauphin Charles, futur roi Charles V.
En tant que délégué du tiers état, il joue un rôle de premier plan au cours des états généraux successifs de 1355, 1356 et 1357 (qui devaient régler le paiement de la rançon du roi Jean).
Le conflit avec le roi devient une guerre civile ouverte, qui va tourner en faveur de ce dernier. Étienne Marcel est assassiné par les bourgeois parisiens qui lui reprochent d'être allé trop loin dans l'opposition à la monarchie et l'accusent d'avoir voulu livrer la ville aux Anglais.
Contexte : la crise de la société féodale
Aux XIVe et XVe siècles, le système féodal est en crise car la noblesse et le clergé ne tiennent plus le rôle qui leur était initialement imparti dans une société à trois ordres. Les mutations économiques et culturelles font émerger au sein du tiers-état une bourgeoisie puissante, qui prend une place incontournable à tous les niveaux de la société.
Parallèlement, la hausse de la pression fiscale suscite des contestations croissantes de la part de la bourgeoisie, encouragées par l’exemple des cités flamandes, italiennes ou hanséatiques et l'affaiblissement du pouvoir royal dû à la crise de légitimité de la dynastie des Valois.
Montée en puissance de la bourgeoisie
Depuis la renaissance de l’an mil où elle a fini de se structurer, la société médiévale a considérablement évolué. L’Europe a connu d'importants progrès techniques et artistiques, tandis que la population connaissait une forte croissance. Les villes se sont développées et connectées, favorisant l'apparition de nouvelles classes sociales qui tirent leurs revenus de l’artisanat et du commerce. Or le système féodal et religieux à trois ordres, instauré depuis le mouvement de la paix de Dieu, n'est adapté qu'à une société agricole et décentralisée : la noblesse protège les terres et rend la justice ; les religieux sont les guides spirituels de la communauté mais s’occupent aussi des œuvres sociales et contribuent à maintenir et à développer la culture ; les paysans assurent la fonction productrice.
À partir de la fin du XIIIe siècle, l’équilibre entre les trois ordres se rompt. Le développement des villes a nécessité la création d’un État centralisé rendant la justice, unifiant la monnaie et protégeant le pays des attaques éventuelles de royaumes capables de lever des armées importantes. Cet État a donc besoin de ressources importantes, d’autant que son autorité est fondée sur la redistribution de richesses vers ses vassaux. Le grand patriciat commerçant, qui possède des ressources financières très abondantes qu’il est en outre prêt à prêter aux princes et aux ecclésiastiques, devient donc un acteur incontournable.
Ne disposant pas d’une administration d'une taille suffisante et voulant limiter la puissance des grands féodaux, les rois capétiens délèguent aux bourgeois de plus en plus de pouvoirs politiques, fiscaux et judiciaires, créant de véritables zones franches aux grands carrefours commerciaux. La croissance des besoins juridiques a aussi rendu impossible leur gestion par les seuls rois et la grande noblesse, qui ont alors délégué une partie de leurs pouvoirs judiciaires à des parlements et autres cours de justice. À l’époque, les souverains ont pris l’habitude de faire prélever les taxes par le truchement de riches particuliers qui leur cèdent le montant souhaité et se remboursent le prix de la collecte en gardant une partie des impôts pour leur compte, ce qui leur assure de confortables bénéfices.
En 1302, Philippe le Bel instaure les états généraux, une assemblée réunissant les trois ordres (les états) de la société : la noblesse, le clergé et le tiers état. L'objectif est de rendre plus légitime la levée de nouveaux impôts en la faisant approuver par cette assemblée, y compris des impôts sur les terres d’Église, et de rassembler autour de la monarchie contre le pape qui rejette ces nouveaux impôts jugés inacceptables et veut assurer la primauté du spirituel sur le temporel (en 1302, la bulle pontificale Unam Sanctam de Boniface VIII suggère l’instauration d’une théocratie).
Parallèlement, pour les besoins du commerce puis pour sa propre ascension sociale, la noblesse urbaine a pris en charge une partie de la culture en créant des écoles laïques et en finançant un mécénat culturel. De la même manière, elle finance nombres d’œuvres sociales. La plupart des innovations techniques sont alors le fait de laïcs, ingénieurs, architectes (tels Villard de Honnecourt), d'artisans (tels Jacopo Dondi et son fils Giovanni concepteurs de l’horloge à échappement) etc. Le clergé partage dans les faits de plus en plus une partie de son rôle culturel ou social dans les espaces urbains.
Pour obtenir le rôle politique à la mesure de leur poids de plus en plus important dans la société, de nombreux bourgeois tentent d’être anoblis. C’est la voie que choisit par exemple Robert de Lorris qui, devenu proche conseiller de Jean le Bon, use de son soutien ou d’alliances matrimoniales judicieuses pour promouvoir ses proches. La haute bourgeoisie adopte d'ailleurs des comportements qui rappellent ceux de la noblesse : la prévôté, par exemple, organise en 1330 un tournoi où les bourgeois combattent comme des chevaliers. Ceux qui, comme Étienne Marcel, n’appartiennent pas au cercle très restreint du pouvoir sous Jean le Bon et dont la promotion sociale est bloquée, deviennent en revanche les plus fervents partisans d’une réforme politique qui doit aboutir à un rôle plus important des états dans les affaires du royaume.
Crise(s) de la féodalité : pénurie agricole, pression fiscale et début de la Guerre de Cent ans
Alors que, sous l’effet des progrès des techniques agraires et des défrichements, la population croît en Occident depuis le Xe siècle, les capacités de productions agricoles ne sont plus suffisantes dans certaines zones d’Europe dès la fin du XIIIe siècle. Par le jeu des partages successoraux, la surface des parcelles se réduit : elles n’ont plus en 1310 que le tiers de leur superficie moyenne de 1240.
Certaines régions comme le comté de Flandre, dont la population croît au-delà des capacités du moment, tentent ainsi d'une part de gagner des terres cultivables sur la mer, d'autre part s'orientent franchement vers une économie de commerce afin d’importer les denrées agricoles manquantes. En Angleterre, dès 1279, 46 % des paysans ne disposent que d’une superficie cultivable inférieure à 5 hectares. Or, pour nourrir une famille de 5 personnes, il faut à l'époque de 4 à 5 hectares. La population rurale s’appauvrit, le prix des produits agricoles baisse et les revenus fiscaux de la noblesse diminuent, tandis que la pression fiscale augmente de son côté, suscitant un mécontentement croissant de la population rurale. Beaucoup de paysans partent donc en ville pour tenter leur chance comme saisonniers pour des salaires très faibles, engendrant aussi des tensions sociales en milieu urbain. Le refroidissement climatique et l’évolution de l’économie vers la spécialisation de la production et le commerce provoquent de mauvaises récoltes qui se traduisent en famines (qui avaient disparu depuis le XIIe siècle) dans le nord de l’Europe en 1314, 1315 et 1316 : Ypres perd 10 % de sa population et Bruges 5 % en 1316.
La noblesse doit compenser la diminution de ses revenus fonciers et trouve dans la guerre un excellent moyen, via les rançons perçues après capture d’un adversaire, le pillage et l’augmentation exceptionnelle des impôts. C’est pourquoi la noblesse pousse à la guerre et particulièrement la noblesse anglaise dont les revenus fonciers sont les plus touchés. En France, le roi Philippe VI a besoin de renflouer les caisses de l’État et une guerre permettrait de lever des impôts exceptionnels.