Émile Nelligan, né le 24 décembre 1879 à Montréal et mort le 18 novembre 1941 dans la même ville, est un poète québécois influencé par le mouvement symboliste ainsi que par les grands romantiques. Souffrant de schizophrénie, Nelligan est interné dans un asile psychiatrique peu avant l'âge de vingt ans et y reste jusqu'à sa mort. Son œuvre est donc à proprement parler une œuvre de jeunesse. Ses poèmes, d'abord parus dans des journaux et des ouvrages collectifs, sont publiés pour la première fois en recueil par son ami Louis Dantin sous le titre Émile Nelligan et son œuvre (1903).
Ce recueil constitue un ensemble inégal sur le plan de l'authenticité créatrice — nombre de poèmes sont des pastiches ou des reflets de plumes bien connues —, mais révèle néanmoins un poète original au talent indéniable. La musicalité des vers est très certainement l'aspect le plus remarquable de la poésie d'Émile Nelligan. Les principaux thèmes abordés sont l'enfance, la folie, la musique, l'amour, la mort et la religion.
Au fil des ans, sa figure prend de plus en plus d'ascendant et il est généralement vu comme le point de départ de la poésie québécoise moderne, rompant avec la thématique patriotique de son époque pour explorer plutôt son espace intérieur. Depuis plus d'un siècle, Nelligan a inspiré chansons, films, tableaux, pièces de théâtre et même un opéra ; nombre de critiques, d'écrivains et de cinéastes ont exalté son génie, sa folie ou son martyre. Le phénomène a atteint une telle ampleur que sa figure a pris la dimension d'un « mythe » populaire, qui conjoint la figure romantique du poète maudit et celle de l'éternel adolescent. En tant que tel, il a aussi suscité la controverse et certains ont tenté d'attribuer son œuvre à un « compositeur de génie » de ses amis.
Plusieurs de ses poèmes sont « parmi les plus réussis de la littérature québécoise, et mériteraient d'être intégrés au patrimoine de la littérature d'expression française. »
Nelligan est né le 24 décembre 1879 à Montréal au 602, rue De La Gauchetière. Il est le premier fils de David Nelligan, un Irlandais de Dublin arrivé au Canada vers l'âge de sept ou huit ans, et d'Émilie Amanda Hudon, Canadienne-française de Rimouski. Il a deux jeunes sœurs, Béatrice Éva (1881–1954) et Gertrude Freda (1883–1925). Il vit une enfance aisée, entre la maison de Montréal et la résidence d'été des Nelligan à Cacouna. Il s'absente souvent de l'école et sa mère s'occupe alors de son éducation. Il a passé toute sa vie à Montréal avec sa famille, jusqu'à son internement.
Émile Nelligan étudie au Collège Mont-Saint-Louis entre 1890 et 1893. En décembre 1892, il récite un poème lors d'une séance dramatique et musicale organisée en l'honneur du directeur de l'école. En septembre 1893, il commence son collège classique au collège de Montréal, mais il échoue dès la première année et doit reprendre ses éléments latins. En 1895, il poursuit son cours de syntaxe au collège Sainte-Marie de Montréal. Élève distrait et peu motivé, il est toutefois intéressé par le théâtre et se fait remarquer par les poèmes et compositions qu'il écrit, fortement influencés par les poètes romantiques, et dont il est très fier. Ayant encore échoué à sa syntaxe, il abandonne définitivement l'école en mars 1897.
Les relations avec son père sont tendues : « En passant devant la chambre de son fils, le père saisissait à l'occasion des feuilles de papier barbouillées de vers, les déchirait et les jetait au panier, parfois au feu. Il arrivait aussi que le père en colère coupait le gaz au griffonneur malade. »
Émile Nelligan récite occasionnellement des poèmes lors de soirées culturelles et se prend de passion pour la musique, lorsqu'il voit Paderewski en concert un soir d'avril 1896. Dès cette époque, il fréquente un groupe de jeunes poètes, notamment Arthur de Bussières, de trois ans son aîné et qui vient d'être admis à l'École littéraire de Montréal fondée peu de temps auparavant.
Le journal Le Samedi de Montréal ayant organisé un concours de poésie, Nelligan y participe en envoyant « Rêve fantasque », publié le 13 juin 1896, suivi de huit autres poèmes qui paraissent dans les trois mois qui suivent. À l'instar de la plupart des participants de ce concours, il publie ces poèmes sous un pseudonyme, choisissant « Émile Kovar », nom proche de celui du héros d'une pièce à succès alors jouée à Montréal — Paul Kauvar or Anarchy. Dès cette époque, le jeune poète est fortement influencé par la poésie de Verlaine, qui guide ses recherches formelles.
En février 1897, parrainé par Arthur de Bussières, il soumet sa candidature à l'École littéraire de Montréal et est accepté à l'unanimité. À la séance du 27 février, il lit trois poèmes : Tristia, Sonnet d'une villageoise et Carl Vohnder est mourant. Dans ce cénacle d'une vingtaine de personnes, tous plus âgés que lui, il se fait « remarquer par une persistante mélancolie et une précoce maturité. » Joseph Melançon note dans son journal personnel le soir de l'entrée de Nelligan :
« Soirée de l'École littéraire. Émile Nelligan, un tout jeune en poésie, lit des vers de sa composition, d'une belle voix grave, un peu emphatique qui sonne les rimes. Il lit debout, lentement avec âme. La tristesse de ses poèmes assombrit son regard. Il y a de la beauté dans son attitude, c'est sûr. Mais ses vers ? —De la musique, de la musique et rien d'autre… »
Il avait une « physionomie d'esthète : une tête d'Apollon rêveur et tourmenté, où la pâleur accentuait le trait (…) des yeux très noirs, très intelligents, où rutilait l'enthousiasme; et des cheveux, oh! des cheveux à faire rêver, dressant superbement leur broussaille d'ébène, capricieuse et massive, avec des airs de crinière et d'auréole. » Émule de Baudelaire, il se lie d'une amitié indéfectible avec le peintre Charles Gill dont « la bohème était légendaire » et cultive une allure de « poète maudit ». Jean Charbonneau, de quatre ans son aîné, le décrit ainsi :
« Grand, mince, les cheveux en broussaille, majestueux, un pli d'amertume à la commissure des lèvres, les yeux perdus dans l'infini, il n'avait pas l'air de tenir au monde matériel. Il parlait souvent avec emphase. Ses gestes larges embrassaient l'étendue, et sa voix captivante, murmurant comme une mélopée, trahissait l'obsession qui le dominait et semblait influencer ses moindres actes. »
Nelligan participe à deux réunions de l'École littéraire de Montréal, mais démissionne le 27 mars, peu intéressé par les conférences annoncées. Il continue à écrire, cependant, et dès le mois de mai, il envoie au journal Le Monde illustré divers poèmes : « Vieux piano », « Moines en défilade », « Paysage », « Le Voyageur », « Sculpteur sur marbre ». Le premier envoi portait le pseudonyme « E.N. Peck-à-boo Villa », mais Louis Perron, responsable du journal, lui demande de choisir « un nom responsable ». Il les signe dès lors « Emil Nelligan », donnant ainsi une forme germanique à son prénom. En septembre, il publie Rythmes du soir dans L'Alliance nationale et rédige Salons allemands pour un recueil collectif offert à l'occasion du mariage d'un membre de l'École littéraire de Montréal. Mais son humeur devient sombre.
En février 1898, il lit Tristesses lors d'une réunion de l'École. Il s'intéresse à Dante et publie dans Le Monde illustré le sonnet « Sur un portrait de Dante », qu'il signe Emil Nellghan. Au printemps, selon Luc Lacourcière, Nelligan père, qui n'apprécie guère le mode de vie bohème d'Émile, l'aurait mis sur un bateau pour l'Angleterre, mais ce voyage n'avait duré que « quatre à cinq semaines » selon le témoignage de sa sœur Éva; il n'en existe aucune trace documentaire. En revanche, on sait qu'il a passé l'été à Cacouna. De retour à Montréal, il se passionne pour la poésie de Georges Rodenbach à qui il consacrera un poème lors du décès de ce dernier. Il trouve chez Maurice Rollinat une atmosphère morbide qui lui inspirera de nombreux poèmes, tels « Le Chat fatal », « Le Spectre », « La Terrasse aux spectres », « La Vierge noire », « Prélude triste » et « Soirs hypocondriaques ».