L'émeute de Québec, également désignée au pluriel comme les émeutes de la conscription à Québec, s'est déroulée entre le 28 mars et le 2 avril 1918 à Québec (Canada) dans le contexte de la crise de la conscription. Elle mobilise environ 15 000 manifestants et fait 4 victimes et au moins 75 blessés.
Cet événement est le grand symbole de l'opposition du Québec à l'envoi de troupes dans l'armée canadienne durant la Première Guerre mondiale. Bien que les interprétations historiographiques ne pointent pas toutes dans cette direction, cette émeute est, encore aujourd'hui, revendiquée comme une représentation marquante du nationalisme québécois.
Depuis l'été 1914, la Première Guerre mondiale fait rage en Europe. Le Canada, qui est encore un dominion britannique, est entraîné dans le conflit lorsque l'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne. La population du Québec est inquiète car elle craint que le gouvernement fédéral finisse par imposer la conscription quand il n'y aura plus de volontaires.
En 1915, Ottawa commence d'ailleurs une campagne discrète afin de rendre la conscription sympathique aux Québécois, car le recrutement de volontaires commence à s'essouffler. Alors que 400 000 Canadiens sont déjà déployés en Europe, on estime qu'il en faudrait entre 50 000 et 100 000 de plus afin d'éviter l'écroulement de l'effort de guerre. En 1916, à Québec, les premières échauffourées ont lieu entre les recruteurs Canadiens anglais et la population. On accuse alors le gouvernement d'angliciser l'armée et de favoriser les officiers canadiens-anglais.
Au printemps 1917, lors de la conférence impériale de Londres, le premier ministre canadien Robert Laird Borden subit de lourdes pressions des Britanniques pour imposer la conscription. De retour au pays, Borden tente d'aller en ce sens mais se bute à l'opposition de Wilfrid Laurier, chef du Parti libéral du Canada, qui refuse de former une coalition et d'approuver la conscription, notamment parce qu'il risque de s'aliéner les électeurs francophones. Malgré tout, Borden réussit à rallier des libéraux dissidents et va au bout de son projet : le 29 mai 1917, le premier ministre canadien dépose à la Chambre des communes du Canada un projet de loi, qui est approuvé le 24 juillet sous le nom de « Loi sur le service militaire », par 102 voix contre 44. L'historienne Béatrice Richard explique les perspectives de Borden quant à la conscription, qu'elle lie directement au contexte international :
« Si l’on en croit ses mémoires, Borden est alors obsédé par la conscription. Il s’agit pour lui de la loi de la dernière chance, celle qui assurera la victoire aux Alliés. Certes, la situation devient alarmante. La capitulation russe, conséquence directe de la révolution de 1917, de même que les mutineries dans l’armée française contribuent à fragiliser la position de l’Entente sur le front. Délivrée d’un ennemi à l’Est, l’Allemagne peut dorénavant concentrer ses offensives à l’Ouest, sur les troupes franco-britanniques. Calamité à laquelle s’ajoute la guerre sous-marine illimitée qui atteint les eaux canadiennes. Les États-Unis sont certes entrés en guerre aux côtés des Alliés, mais ils ne seront pas prêts à intervenir en Europe avant l’été. D’ici à leur arrivée, il faut tenir. Surtout, la révolution bolchevique a montré les dangers de la subversion et il n’est pas question d’importer ce modèle au Canada. »
À compter de juillet 1917, des manifestations violentes ont lieu à Montréal. Armand Lavergne, avocat de Québec connu pour son opposition à la guerre, prêche ouvertement la désobéissance civile. Alors qu'une partie de la presse québécoise supporte la conscription, la majorité des hebdomadaires ruraux s'y opposent. La révolte gronde dans les villes québécoises, alors que la foule s'attaque aux journaux proconscriptionnistes, notamment La Patrie, La Presse, le Quebec Chronicle et L'Événement. Le 9 août, la maison de Hugh Graham, propriétaire du Montreal Star, est dynamitée à Cartierville. En septembre, d'autres manifestations ont lieu à Shawinigan, alors qu'on saccage des bureaux d'avocats favorables à la conscription.
Des élections fédérales sont annoncées pour le 17 décembre. Les conservateurs et une partie des libéraux s'allient contre les libéraux restés fidèles à Wilfrid Laurier dans une campagne électorale inégale. Borden remporte largement l'élection mais, au Québec, seulement trois de ses députés ont été élus : sir Herbert Brown Ames, Charles Colquhoun Ballantyne et Charles Joseph Doherty. Ces derniers représentent tous des comtés montréalais largement anglophones.
Le combat se transporte alors au niveau provincial, à l'Assemblée législative du Québec. Le 21 décembre, le député libéral de Lotbinière, Joseph-Napoléon Francoeur, dépose, à la veille de la clôture des Fêtes, une motion qui se lit comme suit :
« Que cette Chambre est d'avis que la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte confédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu'elle est un obstacle à l'union, au progrès et au développement du Canada. »
On discute durant tout le mois de janvier de cette motion souverainiste. Le premier ministre Lomer Gouin la fait toutefois retirer le 22 janvier 1918 déclarant que, malgré ses imperfections, la Confédération canadienne « est encore le meilleur mode de gouvernement que notre pays puisse adopter ».
À Ottawa, la principale crainte des autorités fédérales est de voir l'opposition à la conscription se transformer en insurrection générale au Québec, seule province francophone de la Confédération. Le journaliste nationaliste Henri Bourassa anticipe cette éventualité avant même l'adoption de la Loi sur le service militaire. Pour Bourassa, imposer la conscription constitue une « invite à l'émeute » voire une « invite formelle et définitive à l'insurrection ». À travers ses publications, notamment Le Devoir, il s'opposera avec véhémence à l'enrôlement obligatoire. Il dénonce toutefois les manifestations violentes et appelle au calme. Pour ses positions, la presse anglophone réserve une «tempête d'injures» à Bourassa, le qualifiant notamment de « Von Bourassa » et de « Herr Bourassa ». L'archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, est quant à lui critique des politiques de Borden et parle d'une « loi de malheur ». Dans un discours prophétique, il annonce que « des tueries sont à craindre dans nos villes ».
Les positions du clergé ne constituent toutefois pas un bloc monolithique. Ainsi, Sam Hughes, ministre fédéral de la Milice, réussit à avoir l'appui du cardinal et archevêque de Québec Louis-Nazaire Bégin, qui appuie le recrutement de soldats québécois dans un communiqué de l'archevêché. Mais les efforts de recrutement ne portent pas fruit, alors que les Québécois refusent massivement de prendre part à la guerre ou de lutter pour « l'Empire ». À l'hiver 1918, plusieurs conscrits préfèrent se cacher dans les greniers ou se sauver dans les bois plutôt que de s'enrôler. Ottawa engage alors des policiers spéciaux chargés de mettre la main sur ces déserteurs. Ces derniers, que les Québécois appelleront les spotters, provoqueront les premières étincelles qui mènent à l'émeute de Québec.
Il est 20 h 30, jeudi 28 mars 1918, à Québec. Joseph Mercier, 23 ans, est arrêté par trois policiers fédéraux au moment où il entre dans la salle de quilles du Cercle Frontenac, dans le quartier Saint-Roch. Mercier leur a pourtant affirmé posséder des papiers d'exemption et leur propose d'appeler ses parents afin de le prouver. Rien n'y fait : les policiers préfèrent le remettre aux autorités militaires. Les agents fédéraux, qui gagnent 10 $ par réfractaire arrêté, ont d'ailleurs mauvaise réputation à Québec, où on considère qu'ils cherchent avant tout à se remplir les poches. La nouvelle fait donc rapidement le tour du quartier et, assez vite, une foule, constituée notamment de fidèles qui sortent tout juste de l'église Saint-Roch, s'agglutine autour de la salle de quilles. Elle demande alors la libération du jeune homme aux cris de « Libérez-le ! », « Lâchez-le ! ». Mercier est emmené au poste de police situé tout près, sur la rue Saint-François. La foule, évaluée à 2 000 personnes, les suit de près. Un peu plus tard, son père viendra le libérer grâce aux papiers d'exemption qui n'étaient pas en sa possession lors de son arrestation.