Tarsila do Amaral naît le 1er septembre 1886 à Capivari, une ville de l’intérieur de l’État de São Paulo, au sein d’une famille de grands propriétaires terriens et producteurs de café. Ce contexte de prospérité matérielle et d’ouverture intellectuelle relative lui offrit des opportunités rares pour les femmes de son époque, et elle sut les saisir avec une détermination qui défia les limites imposées par la société brésilienne du début du XXe siècle.
Adolescente, Tarsila voyagea avec ses parents en Espagne, où son talent pour le dessin et la peinture attira rapidement l’attention. Elle fréquenta même une école à Barcelone, où elle s’appliquait à copier des œuvres d’art découvertes dans les archives et les musées locaux. De retour au Brésil, elle étudia avec le peintre Pedro Alexandrino Borges dans sa ville natale, puis s’inscrivit à l’Académie Julian à Paris, où elle côtoya des artistes européens qui l’exposèrent à des courants esthétiques radicalement différents de ceux qu’elle connaissait.
Sa formation européenne fut décisive, mais c’est son retour au Brésil qui fit d’elle une artiste singulière. En 1922, à son arrivée à São Paulo en provenance d’Europe, elle fut présentée à Anita Malfatti, Oswald de Andrade, Mário de Andrade et Menotti Del Picchia, un groupe qui avait organisé, quelques mois plus tôt, la célèbre Semaine d’Art Moderne. Cet événement, tenu du 11 au 18 février 1922, ébranla le milieu artistique brésilien en proposant une rupture avec le conservatisme qui dominait les arts du pays. Tarsila rejoignit le groupe, et ensemble, les cinq devinrent connus sous le nom de *Groupe des Cinq*.
Ce qui unissait ces artistes était la recherche d’une identité culturelle authentiquement brésilienne, qui ne soit pas une simple reproduction des styles européens, mais qui intègre des éléments indigènes, populaires et nationaux dans un langage moderne. Pour Tarsila, cette synthèse devint une obsession créative. Dans un moment d’introspection, elle écrivit à sa famille depuis Paris en 1923 : elle voulait être la peintre du Brésil, ressusciter les souvenirs de son enfance à la ferme, transposer sur la toile la fillette qui jouait avec des poupées de paille. Cette déclaration révélait non seulement une ambition esthétique, mais aussi une posture politique et culturelle face à l’art.
Durant cette période parisienne, Tarsila étudia avec André Lhote, Fernand Léger et Albert Gleizes, absorbant le cubisme, le futurisme et l’expressionnisme. Alors que les artistes européens cherchaient l’inspiration dans les cultures africaines et primitives, elle tourna son regard vers son propre pays. Le résultat le plus immédiat de cette confluence fut la toile *A Negra*, peinte en 1923, représentant une figure féminine noire aux traits stylisés et géométrisés, sur un fond de formes abstraites. L’œuvre marqua l’émergence d’un langage visuel personnel et audacieux.
De retour au Brésil à la fin de 1923, Tarsila et Oswald de Andrade, son compagnon d’alors, parcoururent le pays à la recherche de références pour l’art qu’ils voulaient produire. Ces déplacements fournirent la matière première visuelle de nombreuses peintures ultérieures et amenèrent Tarsila à illustrer le recueil de poèmes *Pau Brasil*, publié par Oswald en 1924. Le manifeste qui donna son nom à l’ouvrage proposait que les artistes brésiliens créent quelque chose d’exclusivement national, susceptible d’être exporté culturellement comme le bois-brésil l’avait été matériellement. Tarsila embrassa ce projet avec enthousiasme, et sa palette de couleurs adopta des tons plus vibrants, inspirés par celles qu’elle avait aimées dans son enfance.
La phase connue sous le nom de *Pau-Brasil* donna naissance à des toiles marquées par des paysages ruraux, des figures populaires, une végétation tropicale et une luminosité rarement vue dans la peinture brésilienne jusqu’alors. C’étaient des images qui célébraient le Brésil sans le romantiser naïvement, mais aussi sans l’ironiser. Un regard à la fois aimant et sophistiqué sur le pays.
Le moment le plus marquant de sa carrière survint avec la peinture *Abaporu*, achevée en 1928 et offerte en cadeau d’anniversaire à Oswald de Andrade. La toile représente une figure humaine aux proportions démesurées, avec d’énormes pieds posés sur le sol et un cactus en arrière-plan. L’image frappa immédiatement Oswald, qui y vit le symbole d’un nouveau manifeste. Avec l’écrivaine Patrícia Galvão, connue sous le nom de Pagu, il rédigea le *Manifeste Anthropophage*, publié en 1928, qui proposait une dévoration symbolique de la culture étrangère pour la transformer en quelque chose de nouveau et de brésilien. Sans le savoir, Tarsila avait créé l’image fondatrice de l’un des mouvements esthétiques les plus originaux de la culture brésilienne du XXe siècle.
Outre la peinture, Tarsila s’illustra comme dessinatrice, sculptrice, illustratrice, chroniqueuse et traductrice, démontrant une polyvalence intellectuelle qui dépasse ce que son œuvre visuelle pourrait laisser supposer. Un détail rare et curieux de son parcours fut découvert en novembre 2021 : une composition musicale en la mineur pour voix et piano, intitulée *Rondo D’Amour*, attribuée à elle et datant de la période entre 1913 et 1920, fut retrouvée dans la maison d’une petite-nièce à Campinas. La partition fut enregistrée en janvier 2022, révélant une facette supplémentaire d’une artiste qui n’a jamais cessé de surprendre.
Tarsila do Amaral s’éteignit à São Paulo le 17 janvier 1973, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Elle laissa une œuvre qui traverse le temps avec la même force qu’à sa création : colorée, radicale, brésilienne et profondément humaine. Elle est considérée aujourd’hui comme la peintre qui a su le mieux traduire les aspirations de l’identité nationale en images, et l’une des voix les plus originales du modernisme latino-américain.