Peu de noms dans l’histoire médiévale portent autant de poids que celui de Saladin. Guerrier, homme d’État et symbole d’une époque marquée par les affrontements entre l’Islam et l’Occident chrétien, il a accompli ce qui semblait impossible pour les dirigeants de son temps : être admiré non seulement par ses alliés, mais aussi par ses ennemis. Né vers 1138 à Tikrit, ville située dans l’actuel Irak, Nasser Salâh ad-Dîn Yûsuf ibn Ayyûb a bâti l’un des empires les plus remarquables du XIIe siècle et laissé un héritage qui a traversé les siècles et les frontières culturelles.
D’origine kurde, Saladin s’est élevé au pouvoir par un chemin sinueux de loyautés politiques, de campagnes militaires et d’habileté diplomatique. Ses premières grandes démonstrations de talent militaire eurent lieu lors des campagnes en Égypte, où il gagna suffisamment de reconnaissance pour être nommé vizir. À partir de là, son ascension fut rapide : en 1175, il devint sultan d’Égypte, établissant une base de pouvoir qui lui permit d’unifier de vastes territoires au cours des années suivantes. Entre 1164 et 1174, il consolida son contrôle sur l’Égypte, puis avança vers la Syrie et, plus tard, vers la Mésopotamie, devenant l’un des souverains les plus puissants du monde islamique.
Le contexte politique de l’époque était extrêmement volatile. La présence des royaumes croisés au Levant créait une tension permanente, mais Saladin, dans ses premières années de consolidation, préféra contenir les avancées et préserver certains États croisés comme zones tampons stratégiques. En 1170 et 1172, il alla même jusqu’à reculer devant des invasions du Royaume de Jérusalem sur ordre de Nur ad-Din, son suzerain de l’époque. La mort de Nur ad-Din, en 1174, changea complètement la donne : sans l’autorité qui le retenait, Saladin se rendit immédiatement à Damas, où il fut accueilli avec enthousiasme, renforçant sa légitimité en épousant la veuve du défunt dirigeant.
Mais la consolidation du pouvoir ne se fit pas sans obstacles. Le 22 mai 1176, alors qu’il assiégeait Alep, des membres du groupe ismaélien connu sous le nom d’Assassins tentèrent d’éliminer Saladin lors de deux attentats distincts. Il survécut, mais pas sans blessures. Malgré ces tentatives, son prestige continua de grandir. Alep et Mossoul, les autres grandes villes qui faisaient partie de l’ancien domaine de Nur ad-Din, finirent par reconnaître son autorité en 1176 et 1186, respectivement. Le monde islamique était, pour la première fois depuis des décennies, uni sous une seule direction cohérente.
Sur le champ de bataille, la trajectoire de Saladin fut marquée par des hauts et des bas. Une défaite significative eut lieu le 25 novembre 1177, lors de la bataille de Montgisard, lorsque ses forces furent surprises par la combinaison des troupes de Baudouin IV de Jérusalem, Renaud de Châtillon et des Chevaliers Templiers. Seul un dixième de son armée parvint à retourner en Égypte. Mais Saladin était un commandant qui tirait des leçons de ses défaites. Après une période de reconstruction, il revint à l’attaque en 1179 et vainquit les croisés à la bataille du Gué de Jacob, restaurant ainsi sa réputation au sein des rangs islamiques.
La figure de Renaud de Châtillon représentait, pour Saladin, une provocation constante. Seigneur de Transjordanie et maître de Kerak, Renaud perturbait les routes commerciales et de pèlerinage musulmanes, allant jusqu’à attaquer des caravanes et menacer les villes saintes de La Mecque et Médine avec une flotte en mer Rouge. En réponse, Saladin lança des attaques contre Beyrouth en 1182 et assiégea la forteresse de Kerak en 1183 et 1184. L’hostilité de Renaud était, pour le sultan, à la fois une insulte personnelle et religieuse.
Le moment décisif arriva en juillet 1187. Saladin affronta les forces combinées de Guy de Lusignan et Raymond III de Tripoli à la bataille de Hattin, le 4 juillet. La défaite des croisés fut dévastatrice : l’armée ennemie fut pratiquement anéantie, et Guy comme Renaud furent capturés. Renaud fut exécuté par Saladin lui-même. Guy eut la vie sauve. Quelques jours après la bataille, Saladin ordonna l’exécution des prisonniers des ordres militaires, un épisode décrit en détail par son secrétaire Imad ad-Din al-Isfahani. La prise de Jérusalem, qui suivit la victoire de Hattin, marqua l’apogée de sa trajectoire politique et religieuse.
Ce qui distinguait Saladin des autres dirigeants de son époque était la dimension éthique qui marquait ses actions, du moins selon les récits qui nous sont parvenus. Lors des sièges de Kerak, par exemple, les chroniqueurs chrétiens rapportèrent des épisodes de conduite chevaleresque qui surprirent même ses adversaires. Richard Cœur de Lion lui-même, qui affronta Saladin lors de la Troisième Croisade, nourrissait un respect déclaré pour le chef musulman. Cette réputation fut si marquante que Saladin devint, dans l’Europe médiévale, un exemple célèbre des valeurs de la chevalerie, bien qu’il fût techniquement l’ennemi.
Au-delà des campagnes militaires, Saladin investit dans la formation religieuse et intellectuelle de ses domaines. Il fonda des collèges pour l’enseignement de l’islam sunnite et rétablit la primauté de ce courant en Égypte, où le chiisme avait prévalu sous les califes fatimides. À son apogée, son pouvoir s’étendait sur l’Égypte, la Palestine, la Syrie, l’Irak, le Yémen et la région du Hedjaz, formant l’un des plus vastes empires islamiques de la période médiévale.
Saladin mourut à Damas le 4 mars 1193, quelques mois après avoir signé une trêve avec les croisés à la fin de la Troisième Croisade. On dit qu’à sa mort, il ne possédait que peu de richesses personnelles — le reflet d’un gouvernant qui, contrairement à beaucoup de dirigeants de son époque, semblait privilégier le projet politico-religieux à l’accumulation personnelle. Son nom est resté un symbole d’honneur dans les cultures kurde, arabe, persane, turque et islamique, et son histoire continue d’être racontée comme celle d’un homme qui, même en temps de guerre, sut gagner le respect de ses adversaires.