L'Iran de 1979 n'est pas simplement le théâtre d'un changement de régime ordinaire. Ce pays, longtemps considéré comme un pilier de la stabilité occidentale au Moyen-Orient, va connaître une transformation si radicale qu'elle redéfinira les équilibres géopolitiques de toute une région pour des décennies. La révolution iranienne, également connue sous le nom de révolution islamique, est l'un des événements les plus marquants du vingtième siècle.
Pour comprendre la chute du shah Mohammad Reza Pahlavi, il faut remonter aux fondements fragiles sur lesquels reposait son pouvoir. En 1941, le jeune Mohammad Reza prend les rênes de l'Iran après que son père, Reza Chah Pahlavi, est contraint d'abdiquer sous la pression combinée des Britanniques et des Soviétiques. Dès ses débuts, son règne est marqué par une dépendance aux puissances étrangères qui ne fera qu'alimenter le ressentiment de la population.
Le tournant décisif survient en 1953. Mohammad Mossadegh, Premier ministre nationaliste et figure populaire, avait entrepris de nationaliser le pétrole iranien, menaçant directement les intérêts britanniques et américains dans la région. En réponse, la CIA et le MI6 orchestrent l'opération Ajax, un coup d'État qui renverse Mossadegh et restaure l'autorité absolue du shah. Cette ingérence étrangère laisse des cicatrices profondes dans la conscience collective iranienne. Mossadegh est placé en résidence surveillée, son ministre des Affaires étrangères est exécuté, son parti, le Front national d'Iran, est interdit, et quelque cinq mille membres du parti communiste Tudeh sont arrêtés. Le poète Akhavan-Thaleth, dans son célèbre poème Zemestān, capturera l'atmosphère étouffante de cette période sous le titre évocateur de « L'Hiver ».
Le shah s'engage ensuite dans une politique de modernisation autoritaire baptisée « révolution blanche ». Ce programme abolit le système agraire inégalitaire, accorde en 1962 le droit de vote aux femmes, et cherche à transformer l'Iran en une puissance industrielle moderne. Mais ces réformes, bien qu'ambitieuses sur le papier, creusent des fossés nouveaux. Le clergé voit ses propriétés réduites, ses revenus diminués, et interprète les réformes sociales comme une attaque contre les valeurs islamiques traditionnelles. En 1964, le shah porte un nouveau coup à sa légitimité en accordant l'immunité diplomatique aux personnels militaires américains et à leurs familles, une mesure que l'ayatollah Khomeini dénonce publiquement comme une trahison de la souveraineté nationale.
La répression qui s'ensuit contre les opposants religieux provoque un soulèvement le 15 Khordad, correspondant au 5 juin 1963. Les forces de sécurité l'écrasent dans le sang. Khomeini est arrêté puis exilé, d'abord en Turquie en 1964, avant de s'installer en Irak et finalement en France, à Neauphle-le-Château. De cet exil, sa voix n'en portera que plus loin, amplifiée par les cassettes audio que ses partisans diffusent clandestinement à travers tout le pays.
La SAVAK, la police secrète du régime, devient le symbole de la brutalité avec laquelle le gouvernement traite ses opposants. Ses méthodes d'interrogatoire, largement documentées et dénoncées par les organisations internationales de défense des droits humains, alimentent une condamnation croissante de la communauté internationale. L'Iran sous le shah est certes un allié précieux de Washington, mais son gouvernement est de plus en plus perçu comme une dictature corrompue.
À la fin des années 1970, une légère libéralisation du régime, encouragée notamment par l'administration Carter qui met davantage l'accent sur les droits de l'homme, permet à l'opposition de s'exprimer plus ouvertement. Cette ouverture, paradoxalement, accélère le processus révolutionnaire. Les libéraux démocrates, menés par des figures comme Mehdi Bazargan, fondateur en 1961 du Mouvement de Libération de l'Iran avec l'ayatollah Taleqani, prennent d'abord la tête de la contestation. Mais l'inflation galopante et les inégalités économiques criantes poussent des couches de plus en plus larges de la population dans les rues.
Au fil des manifestations de 1978, une dynamique inattendue se produit. Face à la violence de la répression, les protestataires modérés se radicalisent et se tournent massivement vers la figure de Khomeini, dont le discours révolutionnaire promet un renversement total de l'ordre existant. Le mouvement transcende les clivages sociaux et politiques habituels pour rassembler intellectuels laïques, marchands du bazar, jeunesse urbaine et masses rurales autour d'un objectif commun : la chute du shah.
En janvier 1979, face à l'ampleur de l'insurrection, Mohammad Reza Pahlavi quitte l'Iran, officiellement pour des raisons de santé. C'est un départ définitif, même si ni lui ni le monde occidental ne semblent encore en mesure de l'accepter pleinement. Des tentatives de compromis sont esquissées, des gouvernements de transition sont formés, mais aucun ne résiste au courant révolutionnaire. Le 1er février 1979, Khomeini rentre triomphalement à Téhéran après quinze ans d'exil, accueilli par une foule immense estimée à plusieurs millions de personnes.
Les semaines qui suivent voient l'effondrement de toutes les structures de l'État impérial. L'armée se désintègre ou se rallie aux révolutionnaires. Le 11 février 1979, le régime s'écroule définitivement. Un référendum organisé en mars confirme à une écrasante majorité la transformation de l'Iran en République islamique. Khomeini devient le Guide suprême d'un État théocratique, une forme de gouvernement inédite dans l'histoire moderne, fondée sur le concept de Velayat-e Faqih, la tutelle du jurisconsulte islamique.
L'impact de la révolution iranienne dépasse largement les frontières du pays. Elle inspire et inquiète simultanément le monde musulman, remodèle les alliances régionales et contribue à l'émergence d'une forme nouvelle d'islamisme politique. La prise d'otages à l'ambassade américaine de Téhéran, qui débute en novembre 1979 et dure 444 jours, cristallise une rupture durable entre l'Iran et les États-Unis. La guerre Iran-Irak, qui éclate en 1980 et dure huit ans, témoigne des bouleversements que la révolution a provoqués dans l'ensemble de la région.
Quarante-cinq ans après ces événements, le débat reste ouvert sur la nature et l'héritage de la révolution iranienne. Pour ses défenseurs, elle représente l'affirmation de la dignité d'un peuple contre l'impérialisme occidental. Pour ses critiques, elle a substitué une dictature à une autre, étouffant les aspirations démocratiques au nom d'une idéologie religieuse. Ce qui est certain, c'est que la révolution de 1979 a profondément et durablement transformé non seulement l'Iran, mais l'ensemble de l'architecture politique du Moyen-Orient.
