La guerre de Bosnie-Herzégovine, qui débuta officiellement le 6 avril 1992 avec la proclamation d'indépendance de la Bosnie-Herzégovine et s'acheva avec la signature des accords de Dayton le 14 décembre 1995, reste l'un des conflits armés les plus meurtriers et les plus traumatisants que l'Europe ait connus depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pendant plus de trois ans, ce conflit d'une complexité extrême a ensanglanté une région au carrefour des civilisations, révélant au monde la persistance des démons nationalistes dans les Balkans et l'impuissance initiale de la communauté internationale face aux atrocités.
Pour comprendre comment cette tragédie fut possible, il faut remonter aux structures profondes de la Yougoslavie socialiste et à leur dissolution progressive. Avant son éclatement, la Yougoslavie se composait de six républiques fédérées. La Bosnie-Herzégovine était la plus complexe sur le plan démographique : selon les statistiques de 1991, sa population de 4,3 millions d'habitants se répartissait entre 43,7 % de Bosniaques de religion musulmane — héritage de l'occupation ottomane qui débuta au XIVe siècle —, 31,4 % de Serbes orthodoxes, 17,3 % de Croates catholiques, 5,5 % de personnes se définissant comme yougoslaves, et 2,1 % d'autres nationalités. Tous parlaient la même langue, le serbo-croate, et vivaient depuis des décennies dans une relative cohabitation imposée par le régime communiste de Tito.
La chute des régimes communistes en Europe de l'Est en 1989 avait libéré des forces nationalistes longtemps contenues. La renaissance des idéologies nationalistes en Yougoslavie fragilisa le rôle central du Parti communiste. L'arrivée au pouvoir de Slobodan Milosevic en Serbie à partir de 1986, puis de Franjo Tudjman en Croatie en 1990, accéléra la désintégration. Ces deux dirigeants avaient en commun de voir dans l'éclatement de la Yougoslavie une opportunité de réaliser les vieux rêves nationalistes de la Grande Serbie et de la Grande Croatie — des États ethniquement homogènes et territorialement élargis. Ennemis par ailleurs, ils s'accordaient secrètement sur l'idée de partager la Bosnie entre leurs deux zones d'influence. Les Balkans avaient toujours été une région de tensions et de conflits : depuis le XIVe siècle, les États médiévaux de Serbie, de Bosnie et de Croatie avaient été soumis à l'Empire ottoman, puis, au XIXe siècle, la Croatie et la Bosnie avaient fait partie de l'Empire austro-hongrois. Les aspirations nationalistes et les prétentions territoriales mutuelles avaient émergé dans ce contexte historique chargé.
Lorsque la Bosnie-Herzégovine proclama son indépendance le 6 avril 1992, internationalement reconnue, le conflit éclata immédiatement. La guerre opposa l'Armée de la république de Bosnie-Herzégovine, seule force légale défendant la préservation d'une Bosnie multiethnique et indivisible, principalement composée de Bosniaques mais comptant aussi des Croates et des Serbes de Bosnie, aux entités autoproclamées serbe et croate de Bosnie. Les forces serbes, soutenues par l'armée de Serbie, comprenaient des unités issues de l'Armée populaire yougoslave déployées en Bosnie, qui se transformèrent en Armée de la République serbe de Bosnie, ainsi que des groupes paramilitaires venus de Serbie et de Bosnie. Les forces croates, soutenues par Zagreb, étaient organisées autour du Conseil de défense croate et de paramilitaires.
Les combats prirent rapidement un tour d'une brutalité extrême. Des villes entières furent assiégées, des populations civiles furent délibérément prises pour cibles, et des politiques d'épuration ethnique furent systématiquement mises en œuvre par les forces serbes notamment. Le siège de Sarajevo, qui dura près de quatre ans, est entré dans l'histoire comme l'un des sièges les plus longs de l'histoire moderne. Des crimes contre l'humanité et des actes de génocide furent perpétrés, dont le massacre de Srebrenica en juillet 1995, où environ 8 000 hommes et garçons bosniaques furent exécutés par les forces serbes de Bosnie.
Dès juin 1992, le Conseil de sécurité des Nations unies avait autorisé le déploiement de casques bleus en Bosnie-Herzégovine au sein de la Force de protection des Nations unies, mais cette présence militaire internationale se révéla largement insuffisante et inefficace pour mettre fin aux violences. Ce n'est qu'en septembre 1995 que l'opération Deliberate Force, une campagne aérienne menée par l'OTAN contre les positions serbes de Bosnie, créa les conditions militaires et diplomatiques permettant de mettre fin au conflit. Les accords de Dayton, signés le 14 décembre 1995, mirent officiellement fin à la guerre.
Le bilan de ce conflit est accablant. La guerre fit près de 100 000 morts, dont la moitié au moins étaient des victimes civiles. Deux millions de personnes furent déplacées ou réfugiées, soit près de la moitié de la population d'avant-guerre. Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, créé pour juger les responsables de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et de génocide, prononça au total quatre-vingt-dix condamnations, établissant une jurisprudence internationale fondamentale sur la responsabilité individuelle pour les crimes de masse.
La guerre de Bosnie-Herzégovine a laissé des cicatrices qui ne se sont pas totalement refermées. Elle a profondément modifié le droit international humanitaire et relancé le débat sur le devoir d'ingérence et la responsabilité de protéger les populations civiles. Elle demeure un avertissement tragique de ce que peuvent produire les nationalismes exacerbés dans des sociétés multiconfessionnelles et multiethniques, et une leçon douloureuse sur les limites de la diplomatie internationale face aux dynamiques de haine et de violence.
