Aux confins du nord-ouest du sous-continent indien, le long du fleuve Indus et de ses affluents, s'épanouit entre environ 2600 et 1900 avant notre ère l'une des civilisations urbaines les plus sophistiquées et les plus énigmatiques de l'Antiquité. La civilisation de la vallée de l'Indus, également appelée civilisation harappéenne du nom de la ville antique de Harappa, couvrit dans sa phase mature un territoire plus vaste que celui des civilisations contemporaines de Mésopotamie ou d'Égypte, s'étendant sur le Pakistan moderne et ses alentours.
Les origines de cette civilisation remontent au VIIe millénaire avant notre ère, avec un foyer néolithique situé à l'ouest de l'Indus, notamment à Mehrgarh au Baloutchistan. La vallée de l'Indus commença à se peupler de groupes d'agriculteurs et d'éleveurs sédentaires autour de 4000 avant notre ère. S'ouvrit alors la période harappéenne ancienne, ou ère de régionalisation, pendant laquelle la région était partagée entre plusieurs horizons culturels distincts. C'est à partir de la culture de Kot Diji, vers la fin du IVe millénaire avant notre ère et les premiers siècles du IIIe, que se mit en place la civilisation de l'Indus à proprement parler, intégrant progressivement les différentes cultures voisines en une entité cohérente.
L'un des traits les plus frappants de la civilisation harappéenne réside dans la planification urbaine de ses grandes cités. Des sites comme Mohenjo-daro, Harappa, Dholavira, Ganweriwala et Rakhigarhi témoignent d'un urbanisme remarquablement organisé. Ces villes disposaient de murailles défensives, de rues tracées selon un plan souvent orthogonal, et surtout d'un système perfectionné d'écoulement des eaux usées, avec des égouts couverts qui n'eurent guère d'équivalent dans le monde antique avant plusieurs siècles. Les constructions étaient réalisées en briques de format standardisé, une standardisation qui s'étendait à l'ensemble du territoire harappéen et témoigne d'une organisation administrative centralisée ou du moins de normes partagées à grande échelle.
Chaque grande cité comportait généralement une citadelle qui servait probablement de cadre à une autorité politique dont la nature exacte reste mal connue. En tout état de cause, il semble peu probable que la civilisation de l'Indus ait constitué un État unifié à l'échelle de l'ensemble de son territoire. Le réseau de villes plus petites, édifiées sur le même schéma que les grands centres, maillait l'ensemble du territoire. Cette organisation hiérarchique et standardisée distingue nettement la civilisation harappéenne de ses contemporaines.
L'économie harappéenne reposait sur une agriculture diversifiée et un élevage couvrant une grande variété de plantes et d'animaux. Un artisanat d'une grande technicité se développa, comme en témoignent les objets découverts sur les sites : perles de cornaline, figurines en terre cuite, poterie de haute qualité et travaux métallurgiques. Un réseau commercial étendu permettait des échanges avec les cultures du sous-continent indien, du plateau Iranien et du golfe Persique, mais aussi avec la Mésopotamie lointaine, où les Harappéens apparaissent dans les sources cunéiformes sous le nom de Meluhha.
Parmi les mystères les plus tenaces de l'archéologie mondiale figure l'écriture harappéenne. Les nombreux sceaux mis au jour sur les sites de l'Indus portent des signes graphiques qui se retrouvent en divers lieux et sur divers supports, témoignant d'une écriture répandue sur l'ensemble du territoire. Malgré des décennies d'efforts, cette écriture n'a pas encore été déchiffrée, ce qui constitue un obstacle majeur à une meilleure connaissance de l'organisation politique, sociale, économique et religieuse des Harappéens.
Un autre trait singulier de cette civilisation réside dans la relative discrétion des élites et le faible nombre de traces de violence de masse dans les vestiges archéologiques. Contrairement à l'Égypte ou à la Mésopotamie, qui ont livré quantité de palais, de tombes royales monumentales et de représentations de conquêtes militaires, les sites harappéens offrent peu d'indices d'une hiérarchie sociale aussi marquée ou d'une militarisation comparable. Cette particularité a conduit à suggérer que la civilisation de l'Indus avait développé une forme d'organisation socio-politique originale, peut-être moins centralisée autour d'un pouvoir unique et coercitif.
Après une remarquable stabilité d'environ sept siècles, la civilisation de l'Indus entra en déclin après 1900 avant notre ère. Les grandes cités furent progressivement abandonnées, remplacées par des cultures régionales moins urbanisées et dépourvues des caractéristiques standardisées de la période harappéenne. Les causes de cet effondrement demeurent débattues : invasions de conquérants aryens, problèmes environnementaux et climatiques comme l'assèchement du réseau fluvial Ghaggar-Hakra, ou encore des difficultés économiques. Ce qu'il reste de cette civilisation dans la culture du sous-continent indien, et ses liens éventuels avec les traditions postérieures, continue d'alimenter des recherches passionnantes qui renouvellent régulièrement notre compréhension de ce chapitre fondateur de l'histoire humaine.
